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Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette / parcours : le roman et l'invention de l'amour

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Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette / parcours : le roman et l'invention de l'amour

Vers 11771177-11811181, un clerc champenois, Chrétien de Troyes, compose pour la comtesse Marie de Champagne un roman en vers de plus de sept mille octosyllabes : Le Chevalier de la charrette (ou Lancelot). On y voit un chevalier inconnu monter dans une charrette d'infamie pour retrouver la reine Guenièvre enlevée par Méléagant, franchir un pont fait d'une épée, vaincre son ennemi, passer une nuit avec la reine et subir ses caprices. C'est la naissance de Lancelot, l'amant parfait, et l'un des premiers romans de la littérature française, où s'invente une manière de raconter et d'aimer : l'amour courtois (fin'amor). Le parcours « le roman et l'invention de l'amour » invite à comprendre comment le roman, genre nouveau, fait de l'amour sa matière et son moteur, du Moyen Âge à nos jours. On lit l'œuvre dans une édition bilingue (ancien français / français moderne).

1. L'auteur et le contexte

1.1 Chrétien de Troyes

On sait peu de choses de lui : actif entre 11601160 et 11901190, sans doute clerc (lettré, formé au latin), attaché à la cour de Champagne puis à celle de Philippe de Flandre. Il a traduit Ovide (L'Art d'aimer), écrit un Tristan perdu, puis cinq romans arthuriens : Érec et Énide (v. 11701170), Cligès (11761176), Le Chevalier de la charrette et Le Chevalier au lion (Yvain, composés en parallèle, v. 11771177-11811181), Le Conte du Graal (Perceval, inachevé, v. 11811181-11901190). Il est le fondateur du roman arthurien et le premier grand romancier en langue française.

1.2 Le roman, un genre nouveau

Au XIIe siècle, « roman » désigne d'abord la langue romane (le français) par opposition au latin, puis le récit en cette langue, en octosyllabes à rimes plates, destiné à être lu à voix haute devant la cour. Le roman naît de l'adaptation des Anciens (Roman de Thèbes, Énéas, Roman de Troie) puis de la matière de Bretagne (le roi Arthur, la Table ronde, Merlin, Tristan) diffusée par Geoffroy de Monmouth et Wace (Roman de Brut, 11551155). À la différence de la chanson de geste (épopée collective, guerre, Dieu, vassalité : La Chanson de Roland), le roman raconte l'aventure individuelle d'un chevalier, mêle merveilleux et analyse des sentiments, et fait de l'amour le ressort de l'action.

1.3 La fin'amor et la commande de Marie de Champagne

L'amour courtois (fin'amor, « amour raffiné ») vient des troubadours occitans (Guillaume IX, Bernard de Ventadour) : le chevalier sert une dame mariée et supérieure, comme un vassal son seigneur ; l'amour est épreuve, désir toujours différé, secret, et rend meilleur (prouesse, courtoisie). Aliénor d'Aquitaine et sa fille Marie de Champagne en sont les protectrices ; André le Chapelain écrira le Traité de l'amour courtois (v. 11851185). Chrétien indique dans son prologue que Marie lui a fourni la matière (le sujet) et le sens (l'orientation) du roman : l'amour adultère de Lancelot et Guenièvre. Peut-être mal à l'aise, Chrétien laisse Godefroi de Lagny achever le roman (les mille derniers vers).

2. L'histoire

2.1 Le résumé

  1. L'enlèvement : à la cour d'Arthur, Méléagant, fils du roi Bademagu de Gorre, défie le roi ; le sénéchal Keu obtient de conduire la reine et se fait vaincre ; Guenièvre est enlevée. Gauvain part à sa recherche et rencontre un chevalier inconnu (Lancelot, dont le nom n'est révélé qu'au milieu du roman) qui a crevé son cheval.
  2. La charrette : un nain conduit une charrette d'infamie (celle des criminels) et propose au chevalier d'y monter pour avoir des nouvelles de la reine ; il hésite deux pas (Raison contre Amour) puis monte ; il est hué dans les villes. Nuit au lit périlleux (la lance enflammée).
  3. Les épreuves : le chevalier choisit le Pont de l'Épée (Gauvain prend le Pont sous l'eau) ; il croise une demoiselle qui exige qu'il couche avec elle (il reste chaste), trouve le peigne de Guenièvre et ses cheveux d'or qu'il adore comme des reliques, soulève la dalle du cimetière futur où son nom est gravé, franchit le Passage des Pierres, le gué défendu, combat un chevalier orgueilleux et lui tranche la tête à la demande d'une demoiselle.
  4. Le Pont de l'Épée : il le traverse pieds et mains nus, en sang, soutenu par l'amour ; Bademagu le soigne ; premier combat contre Méléagant, interrompu par la reine à la demande de Bademagu.
  5. La froideur de la reine : Guenièvre refuse de le voir : elle lui reproche d'avoir hésité deux pas avant de monter dans la charrette ; désespoir ; fausse nouvelle de la mort de Lancelot ; la reine se repent.
  6. La nuit d'amour : Lancelot descelle les barreaux de la fenêtre, se blesse, passe la nuit avec la reine ; le sang sur les draps fait accuser Keu ; Lancelot combat Méléagant pour défendre l'honneur de la reine (par un serment ambigu).
  7. Le tournoi de Noauz : emprisonné par traîtrise, Lancelot obtient de participer au tournoi ; la reine lui ordonne par messagère de se battre « au pis » (le plus mal possible) : il obéit et se ridiculise, puis « au mieux » : il triomphe ; preuve d'obéissance absolue.
  8. La tour et le dénouement (Godefroi de Lagny) : Méléagant emmure Lancelot dans une tour ; la sœur de Méléagant le délivre ; à la cour d'Arthur, Lancelot tue Méléagant ; la reine est vengée.

2.2 Les personnages

  • Lancelot : le chevalier de la charrette, amant parfait, prouesse et humilité, prêt à toute honte par amour ; anonyme jusqu'au vers 36603660 ; héros paradoxal (ridicule et sublime).
  • Guenièvre : la reine, la dame courtoise : exigeante, cruelle par principe (elle éprouve son amant), puis tendre ; elle incarne la souveraineté de la dame.
  • Méléagant : le ravisseur, orgueilleux, déloyal, violent ; double négatif de Lancelot.
  • Bademagu : père de Méléagant, roi courtois et juste, protecteur de la reine et de Lancelot.
  • Gauvain : le neveu d'Arthur, chevalier modèle mais sans amour ; il choisit le pont facile et échoue ; contrepoint de Lancelot.
  • Arthur, roi passif ; Keu, sénéchal présomptueux ; les demoiselles qui guident, éprouvent ou sauvent le héros ; le nain.

3. Les thèmes

3.1 L'amour courtois comme religion

Lancelot adore la reine : les cheveux du peigne sont des reliques, il s'agenouille devant son lit comme devant un autel, il sort de la chambre comme d'un sanctuaire ; le vocabulaire religieux est transféré sur la dame. L'amour est service (obéissance au tournoi), épreuve (la charrette, le pont), souffrance (le sang, les larmes, la tentative de suicide) et récompense (la nuit). Il rend le chevalier meilleur : au Pont de l'Épée, « Amour le conduit ». Mais il est adultère et Chrétien en montre les ambiguïtés (le serment trompeur, Keu accusé).

3.2 Honneur et honte

Monter dans la charrette, c'est perdre son honneur de chevalier ; Lancelot l'accepte par amour et c'est pourtant son hésitation (deux pas) que la reine lui reproche : l'amour courtois exige la honte totale. Le roman renverse les valeurs de la chevalerie : la honte devient gloire, la défaite au tournoi devient preuve d'amour ; le nom du chevalier de la charrette, d'abord injure, devient titre de fierté.

3.3 L'aventure et le merveilleux

Le roman est une quête (retrouver la reine) jalonnée d'épreuves dont le sens est souvent obscur : lit périlleux, cimetière futur, Pont de l'Épée, royaume de Gorre « dont nul ne revient » (un autre monde, souvenir celtique de l'au-delà). Le merveilleux (lions imaginaires au bout du pont, tombe prophétique) est un langage symbolique : Lancelot est l'élu qui délivrera les captifs ; la traversée du pont est une passion presque christique.

3.4 Le regard du narrateur

Chrétien intervient : il commente, ironise (le combat « au pis »), suspend le récit, dialogue avec l'auditeur, avoue le rôle de Marie et l'achèvement par Godefroi ; les monologues des personnages (Lancelot devant la charrette, Guenièvre se repentant) analysent les sentiments avec la personnification de Raison et d'Amour (débat intérieur hérité d'Ovide). C'est la naissance de la psychologie romanesque.

4. L'écriture

  • Vers : octosyllabes à rimes plates, avec brisure du couplet (la phrase enjambe la paire de rimes, signature de Chrétien), rythme vif, dialogues rapides.
  • Structure : entrelacement des deux quêtes (Lancelot / Gauvain), suspense (le nom retardé), symétries (deux ponts, deux combats), épisodes en chaîne.
  • Registres : épique (combats, pont), lyrique (adoration, peigne), merveilleux, comique et ironique (Keu, le tournoi « au pis », les demoiselles), pathétique (le désespoir de Lancelot).
  • Procédés : comparaisons (Lancelot « comme un oiseau », le pont « comme une épée »), hyperboles de la prouesse, personnifications (Amour, Raison, Honte), descriptions de la souffrance, suspense narratif, adresses à l'auditoire.
  • La langue : ancien français (il fallait déjà, au XIIe siècle, un public de cour) ; l'édition bilingue permet de goûter la sonorité (« Li chevaliers de la charrete ») et le vocabulaire (« ami », « amie », « proesce », « honte », « merci »).

5. Le parcours : le roman et l'invention de l'amour

5.1 Une invention médiévale

L'amour comme passion intérieure, mêlée de souffrance et d'ennoblissement, est une invention des XIIe-XIIIe siècles : les troubadours, Tristan et Iseut (Béroul, Thomas, v. 11701170 : le philtre, la passion fatale), les lais de Marie de France (Lanval, Le Chèvrefeuille), le Roman de la Rose (Guillaume de Lorris, v. 12301230 : l'allégorie de la conquête amoureuse), puis le Lancelot en prose (v. 12201220) qui développe l'enfance de Lancelot et la fin du royaume arthurien. Le roman devient le genre de l'amour parce qu'il permet le temps long, l'intériorité et l'aventure.

5.2 Métamorphoses

  • XVIe-XVIIe siècles : L'Astrée d'Honoré d'Urfé (amour pastoral), Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves (16781678 : l'amour analysé et refusé, la « carte de Tendre » des précieuses).
  • XVIIIe siècle : Prévost, Manon Lescaut (17311731, la passion qui déchoit) ; Rousseau, La Nouvelle Héloïse (17611761) ; Laclos, Les Liaisons dangereuses (17821782) ; Graffigny (autre œuvre du programme).
  • XIXe siècle : Stendhal, Le Rouge et le Noir (l'amour de tête et l'amour de cœur, De l'amour et la cristallisation) ; Balzac, Le Lys dans la vallée (amour courtois moderne) ; Flaubert, Madame Bovary (l'amour appris dans les romans) ; Zola (autre œuvre du programme : l'amour comme rouage social).
  • XXe-XXIe siècles : Proust (Un amour de Swann), Duras (L'Amant), Schwarz-Bart (autre œuvre du programme), Annie Ernaux (Passion simple), les réécritures arthuriennes (Kaamelott, Bresson, Lancelot du Lac, 19741974).

5.3 Sujets de dissertation possibles

  • « Lancelot est-il un héros ridicule ? »
  • « En quoi Le Chevalier de la charrette invente-t-il une nouvelle manière d'aimer et de raconter ? »
  • « L'amour, dans le roman de Chrétien, est-il une force qui élève ou qui asservit ? »
  • « Le Chevalier de la charrette est-il un roman d'aventures ou un roman d'amour ? »

6. Exemple résolu : explication de l'épisode de la charrette

Passage (résumé et traduction d'après le texte). Le chevalier, à pied, rencontre la charrette conduite par un nain, qui lui dit : « Si tu veux savoir ce qu'est devenue la reine, monte dans la charrette. » Le chevalier hésite : Raison lui conseille de ne pas monter, car quiconque est vu dans la charrette perd tout honneur ; mais Amour, enfermé dans son cœur, lui ordonne de sauter ; « il ne se soucie pas de la honte, puisqu'Amour le commande et le veut » ; il monte ; deux pas ont séparé le conseil et l'acte. Gauvain, survenant, refuse de monter et suit à cheval. Dans la ville, tous se moquent du chevalier sur la charrette et demandent à quel supplice on le mène.

Projet de lecture. Comment Chrétien fait-il de l'épisode de la charrette la scène fondatrice d'un héros paradoxal, dont la honte est la preuve d'amour ?

Mouvements. 1. La proposition du nain (le prix de l'information) ; 2. Le débat intérieur Raison / Amour et les deux pas ; 3. L'infamie publique et le contraste avec Gauvain.

Analyse. Le nain, figure du merveilleux inquiétant, formule un marché : la reine contre l'honneur ; le mot « charrette » est expliqué par le narrateur (pilori roulant des criminels), ce qui souligne la gravité. Le débat intérieur personnifie Raison et Amour, deux voix contraires (héritage d'Ovide) ; la Raison parle « de la bouche » et non « du cœur » : Chrétien hiérarchise ; mais le récit note le délai : « deux pas », détail infime qui deviendra le grief de la reine : dans la fin'amor, la moindre hésitation est une faute. L'entrée dans la charrette est racontée sans pathos, presque sèchement : la grandeur est dans l'acte. Enfin le contraste avec Gauvain, qui reste à cheval et « ne voudrait pas pour tout l'or du monde » y monter, oppose la chevalerie ordinaire (l'honneur) et l'amour courtois (le sacrifice) ; les moqueries de la ville (comparaison avec un condamné) installent le nom du héros : le chevalier de la charrette, titre d'abord infamant.

Conclusion. L'épisode invente le héros courtois : non le plus fort mais celui qui accepte la honte ; il pose l'énigme du roman (qui est ce chevalier ?) et son thème (l'amour qui renverse les valeurs). Le motif de l'hésitation nourrira la scène de la froideur de Guenièvre : le roman se construit sur ce détail, ce qui est en soi une invention narrative.


🎯 Rédiger. Dater (v. 11771177-11811181, Marie de Champagne, Godefroi de Lagny) ; connaître le résumé en huit étapes et les personnages ; définir fin'amor, matière de Bretagne, roman ; analyser la charrette, le Pont de l'Épée, la nuit, le tournoi « au pis » ; relier au parcours (Tristan, Marie de France, Roman de la Rose, Lafayette, Stendhal, Flaubert) ; ne citer que brièvement la traduction (protégée) et signaler l'ancien français.


📌 À retenir

  1. Contexte : Chrétien de Troyes, clerc champenois, cinq romans arthuriens ; Le Chevalier de la charrette (v. 11771177-11811181) commandé par Marie de Champagne (matière et sens), achevé par Godefroi de Lagny ; roman en octosyllabes, matière de Bretagne, contre la chanson de geste ; fin'amor des troubadours.
  2. Histoire : enlèvement de Guenièvre par Méléagant, charrette (deux pas d'hésitation), Pont de l'Épée, combats, froideur de la reine, nuit d'amour, tournoi « au pis », tour, mort de Méléagant ; personnages : Lancelot, Guenièvre, Méléagant, Bademagu, Gauvain, Keu.
  3. Thèmes : l'amour comme religion et service (peigne-relique, obéissance), honneur et honte renversés, aventure et merveilleux (Gorre, pont, cimetière), narrateur ironique et analyse des sentiments (Raison / Amour).
  4. Parcours : l'amour-passion inventé au XIIe siècle (troubadours, Tristan, Marie de France, Roman de la Rose) et ses métamorphoses (Lafayette, Prévost, Stendhal, Flaubert, Proust, Duras, Ernaux).

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