Cours
Corneille, Le Menteur / parcours : mensonge et comédie
Un jeune homme, Dorante, arrive de Poitiers à Paris et décide de conquérir la ville et les femmes par le mensonge : il s'invente une carrière militaire, un festin fabuleux, un duel, un mariage secret, avec une virtuosité qui stupéfie son valet Cliton. Mais il se trompe de nom entre deux jeunes femmes, Clarice et Lucrèce, et ses inventions s'emmêlent jusqu'au dénouement, où il finit par épouser celle qu'il n'avait pas choisie. Le Menteur () est la comédie la plus célèbre de Pierre Corneille, l'auteur du Cid et de Cinna, qui revient au rire après ses grandes tragédies. Le parcours « mensonge et comédie » invite à comprendre pourquoi le mensonge est la matière même du théâtre comique, de Molière à nos jours : parce que mentir, c'est inventer une fiction, comme le dramaturge.
1. L'auteur et le contexte
1.1 Pierre Corneille (1606-1684)
Né à Rouen, avocat, Corneille débute par des comédies (Mélite, ; La Place Royale, ; L'Illusion comique, ) qui renouvellent le genre (jeunes gens de la ville, langage galant, pas de farce). Le Cid () et sa querelle (l'Académie française lui reproche d'avoir violé les règles) le consacrent ; suivent les tragédies romaines (Horace, Cinna, Polyeucte, -). Il revient à la comédie avec Le Menteur () puis La Suite du Menteur (), avant de nouvelles tragédies (Rodogune, Nicomède), un temps de retrait, et la rivalité avec Racine. Il théorise son art dans les Discours () et les Examens de ses pièces.
1.2 Une adaptation espagnole
Le Menteur adapte La verdad sospechosa (« La vérité suspecte », v. -) de l'Espagnol Juan Ruiz de Alarcón, que Corneille croyait de Lope de Vega ; il transpose l'action de Madrid à Paris (les Tuileries, la place Royale), francise les noms, conserve l'intrigue mais adoucit la fin (en espagnol, le menteur est puni par un mariage forcé ; chez Corneille, Dorante se console vite). Corneille reconnaît sa dette dans l'Épître et l'Examen () : il « aurait donné deux de ses meilleures pièces » pour l'avoir inventée.
1.3 Le contexte : la comédie classique naissante
Vers , la comédie française est en train de se définir contre la farce (Tabarin, Gros-Guillaume) et la tragi-comédie : Corneille veut une comédie « honnête », en cinq actes et en alexandrins, avec des personnages de la bonne société, une intrigue compliquée (à l'espagnole), le comique de mots et de situations plutôt que de gestes, et le respect approximatif des unités (l'action tient en deux jours, à Paris). Le Menteur est la comédie la plus jouée du XVIIe siècle avant Molière, qui déclare lui devoir beaucoup : « Sans Le Menteur, je n'aurais pas écrit L'Étourdi. »
2. L'intrigue
2.1 Les personnages
- Dorante : jeune homme, ancien étudiant en droit à Poitiers, revenu à Paris pour « faire le brave » ; menteur par plaisir, par vanité et par amour ; brillant, inventif, sympathique.
- Cliton : son valet, curieux, gourmand, moraliste malgré lui, ébloui par les mensonges de son maître ; il veut apprendre à mentir.
- Géronte : le père de Dorante, vieillard honnête et crédule, qui veut marier son fils et découvrira avec douleur qu'il est menteur.
- Clarice : jeune femme spirituelle, courtisée par Alcippe, que Dorante aborde aux Tuileries et prend pour Lucrèce.
- Lucrèce : son amie, plus réservée, dont Dorante apprend le nom sans la voir, et qu'il finira par épouser.
- Alcippe : amoureux jaloux de Clarice, ami de Dorante, dupe du récit du festin.
- Philiste : ami d'Alcippe, raisonnable, qui démêle les mensonges.
- Isabelle et Sabine, suivantes ; Lycas, valet.
2.2 Le résumé acte par acte
- Acte I : aux Tuileries, Dorante demande à Cliton comment plaire aux Parisiennes ; il aborde Clarice, prétend revenir de la guerre d'Allemagne et lui invente des exploits (premier mensonge) ; il apprend par un cocher le nom de « Lucrèce » et croit que c'est celui de Clarice (erreur fondatrice) ; il raconte à Alcippe et Philiste un festin fabuleux qu'il aurait offert la nuit sur l'eau à une dame (second mensonge) ; Alcippe, jaloux, croit qu'il s'agit de Clarice.
- Acte II : Géronte veut marier Dorante à Clarice ; Clarice, pour observer le prétendant, demande à Lucrèce de la laisser parler à sa fenêtre sous son nom ; Dorante, pour échapper au mariage avec « Clarice » (qu'il croit être une autre), invente qu'il s'est marié secrètement à Poitiers avec une Orphise, contraint par un duel (troisième mensonge, prodigieusement détaillé) ; Géronte, ému, le croit ; Alcippe accuse Clarice d'infidélité.
- Acte III : Alcippe provoque Dorante ; Dorante lui invente un duel déjà réglé ; scène de la fenêtre : Dorante parle à Clarice croyant parler à Lucrèce, et refuse « Clarice » (qui est devant lui) ; les deux jeunes femmes se moquent de lui ; Cliton apprend la vérité sur le nom.
- Acte IV : Dorante raconte à Cliton qu'il a tué Alcippe en duel (quatrième mensonge), aussitôt démenti par l'arrivée d'Alcippe ; Géronte, qui a fait écrire à Poitiers, découvre le mensonge du mariage et sa colère (« Ô vieillesse facile ! ô jeunesse imprudente ! ») ; Dorante invente encore (Orphise serait enceinte).
- Acte V : Géronte apprend toute la vérité par Philiste : Dorante n'a jamais été soldat ; monologue du père déshonoré (« Pour un tel fils, ô ciel ! », « Sais-tu ce qu'est un gentilhomme ? ») ; Dorante s'obstine, puis, confronté à Clarice et Lucrèce, accepte sans peine d'épouser Lucrèce (celle qu'il n'aimait pas) ; Clarice épouse Alcippe ; Cliton conclut en s'adressant au public : « Vous autres qui doutiez s'il en pourrait sortir, / Par un si rare exemple apprenez à mentir. »
2.3 Les mensonges de Dorante
| Mensonge | Acte | Destinataire | Fonction |
|---|---|---|---|
| les exploits de guerre en Allemagne | I | Clarice | séduire, se grandir |
| le festin nocturne sur l'eau | I | Alcippe, Philiste | briller, se venger d'un rival |
| le mariage secret à Poitiers (Orphise, le duel, le pistolet) | II | Géronte | échapper au mariage imposé |
| le duel avec Alcippe déjà livré | III | Alcippe | éviter le combat |
| la mort d'Alcippe | IV | Cliton | jouer, s'entraîner |
| Orphise enceinte | IV | Géronte | sauver le mensonge précédent |
Chaque mensonge est une petite pièce de théâtre : récit vif, détails précis (les vingt-quatre violons, les quatre bateaux, les feux d'artifice), dialogues rapportés, dramatisation. Le menteur est un poète.
3. Les thèmes
3.1 Le mensonge comme création
Dorante ne ment pas par nécessité mais par vocation : « il ment comme il respire » ; il improvise avec une vitesse et une abondance qui font de lui un auteur ; Cliton, spectateur admiratif, en fait son maître (« Il a raison, il a été jusqu'au bout ») ; le mensonge est un art (« vertu » selon Dorante) qui exige mémoire, imagination et aplomb. Corneille, qui dans L'Illusion comique défendait déjà le théâtre comme mensonge merveilleux, fait du menteur son double : le dramaturge invente des fictions crédibles. Le rire naît de la disproportion entre la cause (un petit embarras) et le mensonge (un roman entier).
3.2 La sanction du menteur
Mais le mensonge se retourne : la méprise des noms (Clarice / Lucrèce) transforme chaque invention en piège ; Dorante refuse celle qu'il aime en croyant refuser l'autre ; Géronte, père bafoué, prononce les tirades les plus graves de la pièce (l'honneur, le nom, la vieillesse trompée) : la comédie touche au sérieux ; le dénouement, où Dorante épouse Lucrèce en se consolant, a été jugé immoral (le menteur n'est pas puni) : Corneille répond que la comédie ne doit pas nécessairement punir, et que Dorante aime « qui l'aime ».
3.3 Paris, la jeunesse, la galanterie
La pièce est une peinture de mœurs : les Tuileries et la place Royale, les jeunes gens désœuvrés, les rendez-vous à la fenêtre, la galanterie (langage précieux, jeux d'esprit), les mariages arrangés par les pères, le duel (interdit mais pratiqué), l'honneur de la noblesse. Les jeunes femmes, Clarice et Lucrèce, sont intelligentes et actives : elles mènent le jeu de la fenêtre et démasquent le menteur.
3.4 Le valet et le maître
Cliton hérite du valet de comédie (curieux, gourmand, peureux) mais il est surtout un commentateur : il compte les mensonges, s'inquiète, admire, moralise (« Les gens que vous tuez se portent assez bien ») et prend le public à témoin ; le couple maître / valet préfigure Dom Juan et Sganarelle, Figaro et le Comte.
4. L'écriture
4.1 Le vers comique
Cinq actes en alexandrins à rimes plates ; Corneille invente un alexandrin de comédie : souple, rapide, proche de la conversation, avec des stichomythies (échanges vifs), des apartés (Cliton), des répliques brèves, et des tirades virtuoses (le festin, le mariage secret) où le rythme mime l'invention.
4.2 Les formes du comique
- Comique de situation : la méprise des noms, la scène de la fenêtre, le démenti immédiat (Alcippe vivant), les mensonges qui se contredisent.
- Comique de mots : hyperboles des récits, jeux sur « vérité » et « mensonge », maximes de Cliton, pointes galantes.
- Comique de caractère : le menteur invétéré, le valet curieux, le père crédule, le jaloux.
- Comique de répétition : chaque acte apporte un nouveau mensonge ; le spectateur attend la prochaine invention.
- Absence de comique de gestes (pas de bastonnade) : comédie « honnête ».
4.3 Les registres
Comique dominant, galant (les scènes d'amour), pathétique et presque tragique dans les monologues de Géronte (acte V), ironique (Cliton), didactique (la leçon finale au public).
5. Le parcours : mensonge et comédie
5.1 Le mensonge, ressort de la comédie
- Antiquité : Plaute (Pseudolus, l'esclave menteur), Térence ; la commedia dell'arte (Arlequin, Scapin).
- XVIIe siècle : Corneille, L'Illusion comique (le théâtre comme illusion), Le Menteur ; Molière : L'Étourdi (, Mascarille), Les Fourberies de Scapin (, le mensonge du valet), Tartuffe (, l'hypocrite), Dom Juan (, le séducteur menteur), Le Misanthrope (, Alceste contre le mensonge social), Le Malade imaginaire (les fausses morts) ; Scarron.
- XVIIIe siècle : Marivaux, Le Jeu de l'amour et du hasard (, les déguisements), Les Fausses Confidences (, le mensonge au service de l'amour) ; Beaumarchais, Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro (, les ruses) ; Goldoni, Le Menteur (, réécriture italienne).
- XIXe-XXe siècles : Musset (autre œuvre du programme : le badinage comme mensonge), Labiche, Feydeau (le vaudeville, les mensonges de l'adultère), Rostand, Cyrano de Bergerac (, le mensonge amoureux), Jules Romains, Knock (), Anouilh, Sarraute (autre œuvre du programme : la parole trompeuse), le cinéma (Le Dîner de cons, Un air de famille).
5.2 Mentir, jouer, créer
Le parcours pose trois questions : le mensonge fait-il rire parce qu'il est découvert (comique de situation) ou parce qu'il est inventé (plaisir de la fiction) ? Le théâtre, art du faux-semblant (acteurs, décors, illusion), n'est-il pas lui-même un mensonge assumé ? La comédie doit-elle punir le menteur (morale) ou le célébrer (esthétique) ? Corneille penche pour la célébration ; Molière et Marivaux nuancent ; le vaudeville jouit.
5.3 Sujets de dissertation possibles
- « Dorante est-il un personnage sympathique ? »
- « Le Menteur est-il une comédie morale ? »
- « En quoi le mensonge est-il, dans Le Menteur, un art comparable à celui du dramaturge ? »
- « Le rire, dans Le Menteur, naît-il du mensonge ou de sa découverte ? »
6. Exemple résolu : explication du récit du festin (acte I, scène 5)
Passage (extrait). Dorante décrit à Alcippe et Philiste la fête qu'il prétend avoir donnée la nuit précédente sur la Seine :
Cinq bateaux dont le nôtre était le plus superbe,
Tous les autres suivant ; […] la musique jouait,
Et sur l'eau, chaque bateau portait ses violons.
[…] Six services de rang, et d'excellents vins,
Une collation qui dura jusqu'au jour, […]
Les feux d'artifice éclairèrent la nuit ;
[…] Quatre concerts entiers avaient fait ce grand bruit.
(Le passage réel énumère les bateaux, les violons, les mets, les feux, avec une profusion croissante ; Alcippe, qui croit reconnaître Clarice dans la dame fêtée, enrage.)
Projet de lecture. Comment le récit du festin fait-il du mensonge une création poétique dont le spectateur jouit, tout en préparant, par la jalousie d'Alcippe, les quiproquos de l'intrigue ?
Mouvements. 1. Le cadre nocturne et musical (les bateaux, les violons) ; 2. La profusion du festin (services, vins, durée) ; 3. Le bouquet final (feux d'artifice, concerts) et la réaction d'Alcippe.
Analyse. Le récit avance par énumérations et nombres (cinq bateaux, six services, quatre concerts) qui donnent au mensonge la précision du vrai : c'est la technique du menteur, la fausse exactitude. La gradation (bateaux, musique, vins, feux) construit un crescendo de merveilleux ; les alexandrins amples, sans coupe brutale, miment l'abondance ; le lexique du luxe (« superbe », « excellents », « artifice ») transforme la Seine en scène d'opéra. Dorante compose une fête à machines, c'est-à-dire un spectacle : le menteur est metteur en scène. En même temps, le narrateur choisit sa dupe : Alcippe, qui croit que la dame est Clarice, laisse éclater sa jalousie en apartés, ce qui fait rire (comique de situation) et noue l'intrigue (il accusera Clarice à l'acte II). Cliton, ébahi, compte les inventions : le spectateur, lui, sait que tout est faux et goûte la virtuosité.
Conclusion. La tirade du festin est un manifeste : mentir, chez Corneille, c'est créer un monde plus beau que le réel ; le plaisir du public est celui du théâtre lui-même. Mais le mensonge engendre aussitôt ses conséquences (la jalousie, la méprise) : la comédie se nourrit de ce que le mensonge produit. C'est le sens du parcours : mensonge et comédie sont une seule et même invention.
🎯 Rédiger. Dater (, après Le Cid et les tragédies romaines, avant Molière), citer Alarcón (La verdad sospechosa) ; connaître les personnages, les cinq actes et les six mensonges ; analyser le mensonge comme création (festin, mariage secret), la méprise des noms, Géronte et l'honneur, Cliton commentateur, l'alexandrin comique ; relier au parcours (L'Illusion comique, Molière, Marivaux, Beaumarchais, Feydeau, Rostand) ; citer « apprenez à mentir » et « Ô vieillesse facile ! ».
📌 À retenir
- Contexte : Corneille (-), comédies de jeunesse, Le Cid, tragédies romaines ; Le Menteur (), adapté d'Alarcón, comédie « honnête » en cinq actes et alexandrins, à Paris (Tuileries, place Royale) ; modèle de Molière.
- Intrigue : Dorante ment pour séduire (exploits, festin), pour échapper au mariage (Orphise), pour éviter le duel, par jeu (mort d'Alcippe) ; méprise des noms Clarice / Lucrèce ; Géronte découvre tout ; Dorante épouse Lucrèce sans être puni ; Cliton : « apprenez à mentir ».
- Thèmes : le mensonge comme création et art (le menteur poète, double du dramaturge), sa sanction (quiproquos, honneur de Géronte, fin jugée immorale), peinture de mœurs (Paris, galanterie, duel, mariages), maître et valet.
- Écriture et parcours : alexandrin de comédie, stichomythies, tirades virtuoses, comique de situation, de mots, de caractère, de répétition ; registres comique, galant, pathétique (Géronte) ; parcours : Plaute, L'Illusion comique, Molière (L'Étourdi, Scapin, Tartuffe, Dom Juan), Marivaux, Beaumarchais, Feydeau, Rostand ; mentir, jouer, créer ; punir ou célébrer.
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