Cours
Quels sont les processus sociaux qui contribuent à la déviance ?
Fumer dans un lycée, tatouer son visage, voler à l'étalage, refuser de serrer une main tendue : ces actes n'ont rien en commun, sinon qu'ils transgressent une norme. Certains sont punis par la loi, d'autres seulement par le regard des autres ; certains sont déviants ici et parfaitement normaux ailleurs. La sociologie ne se demande pas « pourquoi certains individus sont-ils mauvais ? » mais « comment un acte devient-il déviant, et comment un individu devient-il déviant ? ». Ce chapitre distingue normes sociales et normes juridiques, présente les formes du contrôle social, montre que la déviance est relative aux sociétés et aux groupes, analyse les processus d'étiquetage et de carrière déviante, distingue déviance et délinquance et explique pourquoi la délinquance est si difficile à mesurer.
1. Normes et contrôle social
1.1 Normes sociales et normes juridiques
Une norme est une règle de conduite attendue dans une situation donnée. On distingue :
| Normes sociales | Normes juridiques | |
|---|---|---|
| Origine | usages, coutumes, valeurs d'un groupe ; souvent implicites | écrites par l'État (lois, règlements) ; explicites |
| Exemples | dire bonjour, ne pas parler la bouche pleine, s'habiller « correctement », ponctualité | interdiction du vol, code de la route, obligation scolaire, âge légal du mariage |
| Sanction | informelle : réprobation, moquerie, mise à l'écart, perte de réputation | formelle : amende, prison, retrait de permis, prononcée par une institution |
Les deux ensembles se recoupent (le vol est à la fois immoral et illégal) mais pas toujours : mentir à un ami est une transgression sociale sans être un délit ; dépasser de km/h la vitesse autorisée est illégal mais socialement toléré.
1.2 Les formes du contrôle social
Le contrôle social désigne l'ensemble des moyens par lesquels une société fait respecter ses normes. Il est :
- formel : exercé par des institutions spécialisées (police, justice, école, employeur) avec des sanctions codifiées ;
- informel : exercé par l'entourage (famille, amis, voisins, collègues) par des réactions spontanées : regard, remarque, rumeur, exclusion.
Il peut être externe (sanctions et récompenses venant des autres) ou interne : par la socialisation, l'individu a intériorisé les normes et se contrôle lui-même (culpabilité, honte). Le contrôle social évolue : dans les sociétés modernes, le contrôle informel des communautés (village, paroisse) a reculé au profit du contrôle formel de l'État, mais aussi de formes nouvelles (vidéosurveillance, notation en ligne, réseaux sociaux qui exposent chacun au jugement de tous).
2. La déviance : une transgression relative
2.1 Définition
La déviance est la transgression d'une norme en vigueur dans un groupe ou une société, qui entraîne une réaction de réprobation ou de sanction. Cette définition a deux conséquences :
- Il n'y a pas d'acte déviant « en soi » : un acte est déviant parce qu'il enfreint une norme que d'autres font respecter.
- La déviance est relative : elle varie selon les sociétés (l'alcool est interdit dans certains pays, banalisé en France ; l'homosexualité, dépénalisée en France en , reste un crime dans une soixantaine de pays), selon les époques (fumer dans un train était normal jusqu'en ; le divorce était scandaleux il y a un siècle) et, au sein d'une même société, selon les groupes sociaux (un tatouage intégral est valorisé dans certains milieux artistiques et rejeté dans une banque ; boire de l'alcool à quinze ans est déviant pour les parents, parfois valorisé dans un groupe de pairs).
2.2 Des formes variées
La déviance recouvre des comportements très différents : infractions (vol, fraude), écarts aux mœurs (nudisme, polyamour), apparence (piercings, tenue), pratiques (consommation de drogues, jeu), opinions et croyances (sectes), et même des caractéristiques que l'on n'a pas choisies mais que la société traite comme des écarts (handicap, maladie mentale, obésité) : Erving Goffman parle de stigmate.
3. La déviance comme processus social
3.1 L'étiquetage : ce sont les autres qui font la déviance
Pour Howard Becker (Outsiders, ), « la déviance n'est pas une qualité de l'acte commis, mais une conséquence de l'application par les autres de normes et de sanctions à un transgresseur ». Autrement dit, un individu devient déviant quand il est étiqueté comme tel. Cette théorie de l'étiquetage (labelling) déplace le regard vers ceux qui définissent et appliquent les normes :
- les entrepreneurs de morale créent les normes (ligues de vertu qui ont obtenu la prohibition de l'alcool aux États-Unis, associations qui ont fait interdire le tabac dans les lieux publics) ;
- les instances de contrôle (police, justice, enseignants, médecins) les appliquent, de façon sélective : à comportement égal, un jeune de quartier populaire a plus de chances d'être contrôlé, arrêté, jugé et condamné qu'un jeune de milieu favorisé.
Becker distingue quatre situations selon que l'acte est ou non transgressif et qu'il est ou non perçu comme déviant :
| Perçu comme déviant | Non perçu comme déviant | |
|---|---|---|
| Acte transgressif | pleinement déviant (voleur condamné) | secrètement déviant (fraudeur fiscal jamais repéré) |
| Acte conforme | accusé à tort (innocent condamné) | conforme |
3.2 La stigmatisation et la carrière déviante
L'étiquette produit des effets : une fois désigné comme « délinquant », « toxicomane » ou « fou », l'individu est stigmatisé. Le stigmate (Goffman) réduit l'individu à cet attribut, entraîne rejet et méfiance (refus d'embauche d'un ancien détenu, évitement d'un malade psychiatrique) et coupe des relations conformes. L'individu peut alors intérioriser l'étiquette, se rapprocher de ceux qui la partagent et s'installer dans une carrière déviante : une succession d'étapes par lesquelles il apprend la déviance, la justifie et en fait son identité.
Becker l'illustre par les fumeurs de marijuana : 1) première expérience avec des amis, apprentissage de la technique ; 2) apprendre à percevoir les effets et à les trouver agréables ; 3) neutraliser les normes conventionnelles (« ce n'est pas plus dangereux que l'alcool ») ; 4) entrée dans un groupe de fumeurs, dissimulation vis-à-vis des non-initiés ; 5) l'identité de fumeur, renforcée par le rejet des autres. La carrière n'est jamais automatique : à chaque étape, l'individu peut s'arrêter.
Un cercle vicieux peut se former : l'étiquetage produit le rejet, le rejet pousse vers les groupes déviants, qui renforcent le comportement et confirment l'étiquette. C'est la prophétie autoréalisatrice : traiter quelqu'un en déviant contribue à le rendre déviant.
4. Déviance et délinquance
4.1 Distinguer
La délinquance est la partie de la déviance qui transgresse une norme juridique pénale : elle est sanctionnée par la loi (contraventions, délits, crimes). Tous les délits sont déviants (ils violent une norme sociale et juridique), mais toute déviance n'est pas délinquante :
| Déviant | Non déviant | |
|---|---|---|
| Délinquant | vol, agression, trafic de drogue | excès de vitesse toléré, téléchargement illégal banalisé |
| Non délinquant | tatouage du visage, végétalisme dans une famille de bouchers, nudisme | comportements conformes |
Ce qui est délinquant peut cesser de l'être (dépénalisation : homosexualité, avortement, adultère) ou le devenir (harcèlement moral en , outrage sexiste en , fessée interdite en ).
4.2 Mesurer la délinquance : une tâche difficile
On mesure la délinquance par trois sources qui donnent des résultats différents :
- Les statistiques policières et judiciaires (plaintes enregistrées, condamnations). Elles ne comptent que les faits connus des institutions. Or beaucoup de faits ne sont jamais signalés : le chiffre noir de la délinquance. Le taux de plainte varie fortement selon l'infraction : environ pour les vols de voiture (assurance), moins de pour les violences sexuelles. Ces statistiques mesurent autant l'activité de la police (une opération anti-stupéfiants fait « augmenter » la délinquance) que la délinquance elle-même.
- Les enquêtes de victimation (« Cadre de vie et sécurité », Insee, depuis ) : on interroge un échantillon de la population sur les infractions subies, déclarées ou non. Elles révèlent le chiffre noir mais dépendent de la mémoire et de la sincérité des personnes, et ne couvrent pas les infractions sans victime directe (fraude, trafic) ni les victimes qui ne se perçoivent pas comme telles.
- Les enquêtes de délinquance autodéclarée : on demande aux personnes (souvent des jeunes) les infractions qu'elles ont commises. Elles montrent que la délinquance juvénile est bien plus répandue et mieux partagée entre milieux sociaux que ne le disent les condamnations, mais souffrent de sous-déclaration.
Aucune source n'est neutre : la mesure dépend des définitions (une réforme du code pénal change les catégories), des comportements de plainte et des priorités policières.
5. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Document : « Kevin, ans, a été surpris en train de taguer un mur du collège. Convoqué, exclu trois jours, il est désormais “le tagueur” pour les professeurs, qui le surveillent de près et le sanctionnent au moindre écart. Ses camarades studieux l'évitent ; il se rapproche d'un groupe de graffeurs plus âgés, qui l'initient aux tags sur les trains. À dix-huit ans, il est condamné pour dégradation de bien public. » a) Distinguer, dans ce récit, les normes sociales et juridiques transgressées. b) Identifier les formes de contrôle social. c) Analyser le parcours de Kevin avec les notions d'étiquetage, de stigmatisation et de carrière déviante. d) À quel moment Kevin devient-il délinquant ?
Résolution.
a) Norme sociale de l'établissement (respect des locaux, règlement intérieur) ; norme juridique : la dégradation de bien public est un délit.
b) Contrôle formel : convocation, exclusion, surveillance par les professeurs, condamnation par la justice ; contrôle informel : évitement par les camarades.
c) Étiquetage : après un acte isolé, Kevin est désigné comme « le tagueur » ; stigmatisation : les enseignants ne voient plus que cet attribut, les élèves conformes le rejettent ; carrière déviante : coupé des relations conformes, il rejoint des graffeurs plus âgés qui lui transmettent les techniques et les justifications, et son identité se construit autour de cette pratique : l'étiquette s'est réalisée (prophétie autoréalisatrice).
d) Le tag au collège est déviant (règlement, contrôle interne) ; il devient délinquant quand ses actes sont qualifiés pénalement et sanctionnés par la justice : la condamnation à dix-huit ans.
🎯 Rédiger. Toujours partir de la norme transgressée (sociale ou juridique), nommer le type de contrôle et de sanction (formel / informel), puis, pour un parcours, enchaîner étiquetage → stigmatisation → carrière ; pour une statistique, préciser la source et ses limites.
📌 À retenir
- Normes sociales (implicites, sanctions informelles) et normes juridiques (écrites, sanctions formelles) ; contrôle social formel / informel, externe / interne.
- Déviance = transgression d'une norme suivie d'une réaction ; relative aux sociétés, aux époques et aux groupes ; formes variées, jusqu'au stigmate.
- Étiquetage (Becker) : la déviance est produite par la réaction des autres (entrepreneurs de morale, instances de contrôle) ; stigmatisation (Goffman) ; carrière déviante par étapes, prophétie autoréalisatrice.
- Délinquance = déviance qui viole une norme pénale ; frontière mouvante (dépénalisations, nouvelles infractions).
- Mesure difficile : statistiques policières (chiffre noir, activité policière), enquêtes de victimation, délinquance autodéclarée ; aucune source n'est neutre.
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