Cours
La difficile entrée dans l'âge démocratique : la Deuxième République et le Second Empire
En février , la France instaure le suffrage universel masculin : d'un coup, le corps électoral passe de à plus de 9 millions d'électeurs. C'est l'entrée dans l'âge démocratique. Pourtant, cette avancée ne tranche pas la question ouverte depuis : quel régime pour la France ? La Deuxième République (-) échoue en quatre ans, minée par ses divisions ; le Second Empire (-) de Napoléon III combine autorité, suffrage universel et prospérité avant de s'ouvrir sous la pression des oppositions et de s'effondrer dans la guerre. Ce chapitre montre comment le suffrage universel a été conquis, confisqué, puis apprivoisé.
1. 1848 : les affirmations fondatrices de la République
1.1 La révolution de février
La crise économique de - (mauvaises récoltes, faillites, chômage) et le refus de Guizot d'élargir le suffrage (campagne des banquets) provoquent l'insurrection des 22-24 février 1848 à Paris. Louis-Philippe abdique ; un Gouvernement provisoire proclame la République le février, à l'Hôtel de Ville. Alphonse de Lamartine, poète devenu ministre des Affaires étrangères, en est la figure : le février, il repousse le drapeau rouge des insurgés au nom du drapeau tricolore, qui « a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ».
1.2 Les idéaux hérités de la Révolution
En quelques semaines, le Gouvernement provisoire réalise le programme démocratique hérité de - :
- suffrage universel masculin ( mars ) : tout homme de ans vote ; millions d'électeurs contre ;
- abolition de l'esclavage dans les colonies (décret Schœlcher, avril ) ;
- abolition de la peine de mort en matière politique, liberté de la presse et de réunion ;
- droit au travail proclamé, Ateliers nationaux pour les chômeurs parisiens, journée de travail réduite à heures à Paris.
Les élections à l'Assemblée constituante ( avril , de participation) sont les premières au suffrage universel en Europe : elles envoient une majorité de républicains modérés et de notables, les campagnes votant pour l'ordre.
George Sand, romancière célèbre, s'engage aux côtés des républicains socialistes (Ledru-Rollin, Louis Blanc) : elle rédige des Bulletins de la République, fonde un journal, mais ne réclame pas le vote des femmes, jugeant la société non prête ; les femmes restent exclues du suffrage « universel », malgré les demandes de la Voix des femmes d'Eugénie Niboyet.
2. L'échec du projet républicain (1848-1851)
2.1 Les tensions
La République est traversée de tensions : conservateurs contre républicains, villes contre campagnes (les paysans rejettent l'impôt des « centimes » créé en mars), bourgeois contre ouvriers. La fermeture des Ateliers nationaux (coûteux, inscrits) provoque l'insurrection ouvrière des journées de juin (- juin ) : l'Assemblée donne les pleins pouvoirs au général Cavaignac, la répression fait plus de morts, arrestations, des déportations en Algérie. Le peuple parisien et la République bourgeoise se séparent.
2.2 Louis-Napoléon Bonaparte, premier président de la République
La Constitution de novembre crée un président de la République élu au suffrage universel pour ans, non rééligible, face à une Assemblée unique. Le décembre , Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l'empereur, est élu avec des voix ( millions) contre Cavaignac ( million) et Ledru-Rollin : les paysans votent pour le nom de Napoléon, symbole d'ordre et de gloire. L'Assemblée législative de est dominée par le parti de l'Ordre (monarchistes), qui restreint le suffrage universel (loi du 31 mai 1850 : ans de résidence, millions d'électeurs écartés) et la liberté de la presse, et confie l'enseignement à l'Église (loi Falloux, ).
2.3 Le coup d'État du 2 décembre 1851
Non rééligible, le président tente de faire réviser la Constitution ; devant le refus, il fait le coup d'État du 2 décembre 1851 (anniversaire d'Austerlitz et du sacre) : dissolution de l'Assemblée, arrestation des chefs de l'opposition, rétablissement du suffrage universel pour légitimer l'opération. La résistance parisienne (mort du député Baudin) et surtout rurale (Var, Drôme, Yonne) est écrasée : environ arrestations, déportations en Algérie. Un plébiscite ( décembre) approuve le coup d'État par millions de oui contre non. Un an plus tard, le décembre , l'Empire est rétabli : Louis-Napoléon devient Napoléon III.
3. Le Second Empire : un régime autoritaire fondé sur le suffrage universel
3.1 Les institutions
Le Second Empire est un régime autoritaire : l'empereur détient l'exécutif et l'initiative des lois, nomme les ministres qui ne dépendent que de lui ; le Corps législatif, élu au suffrage universel, ne peut ni proposer ni amender librement les lois ; le Sénat est nommé. L'État est renforcé : candidatures officielles soutenues par les préfets, presse soumise à l'autorisation et aux avertissements, réunions et associations interdites, surveillance policière. Mais le régime revendique le suffrage universel et le plébiscite (, , ) comme source de sa légitimité : Napoléon III se veut l'élu du peuple, au-dessus des partis.
3.2 Prospérité et grandeur
Le régime s'appuie sur la prospérité économique : chemins de fer ( à km), banques (Crédit mobilier des Pereire, ), grands magasins, Paris haussmannien, traité de libre-échange avec le Royaume-Uni (), Expositions universelles de et . Il mène une politique de grandeur nationale : guerre de Crimée (-) et congrès de Paris, guerre d'Italie () et rattachement de Nice et de la Savoie (), expansion coloniale (Algérie, Sénégal, Cochinchine, Nouvelle-Calédonie), percement du canal de Suez () ; mais l'expédition du Mexique (-) est un échec.
3.3 Oppositions et répression
L'opposition républicaine est décapitée par l'exil et la déportation : Victor Hugo, proscrit à Jersey puis Guernesey, dénonce « Napoléon le Petit » () et publie Les Châtiments () ; Edgar Quinet, historien, s'exile en Suisse ; Ledru-Rollin à Londres. Les royalistes (légitimistes, orléanistes), les catholiques après la politique italienne (), les libéraux (Thiers, discours des « libertés nécessaires », ) et le mouvement ouvrier (manifeste des Soixante, ) forment peu à peu une opposition plurielle. Aux élections de , l'opposition obtient millions de voix et gagne Paris et les grandes villes ; en , plus de millions.
3.4 L'Empire libéral et la chute
Pour durer, Napoléon III fait des concessions : droit d'adresse (), droit de grève (), liberté de réunion et allègement de la presse (), puis l'Empire libéral de : ministère Émile Ollivier, Corps législatif qui partage l'initiative des lois, gouvernement responsable. Le plébiscite du mai approuve ces réformes ( millions de oui) : le régime semble renforcé. Mais la guerre déclarée à la Prusse ( juillet ) tourne au désastre : Napoléon III est fait prisonnier à Sedan le septembre ; le septembre , Paris proclame la Troisième République.
4. Exemple résolu : analyser un document
Document. Victor Hugo, Napoléon le Petit, : « Le 2 décembre est un crime. […] Ce faux serment est le plus grand des crimes ; le parjure d'un homme qui avait juré, devant Dieu et devant le peuple, de garder la Constitution. […] Tenez-vous pour dit, Monsieur Bonaparte, que le suffrage universel que vous avez rétabli le lendemain de votre crime n'est qu'un mensonge : voter sous la baïonnette, ce n'est pas voter. »
Consigne. Montrer que ce texte est une œuvre d'opposant et expliquer ce qu'il révèle du rapport du Second Empire au suffrage universel.
Résolution.
- Présenter : pamphlet de Victor Hugo, poète et député républicain proscrit après le coup d'État, publié à Bruxelles en et interdit en France ; Hugo restera en exil jusqu'en .
- Une œuvre d'opposant : vocabulaire de l'accusation (« crime », « parjure », « mensonge »), rappel du serment de violé par le président non rééligible, refus du titre impérial (« Monsieur Bonaparte »), ironie du titre (« le Petit » contre le Grand). La proscription (Hugo, Quinet) montre la répression.
- Le rapport au suffrage universel : Hugo pointe le paradoxe du régime, qui restaure le suffrage universel supprimé par la loi de mais l'encadre (plébiscite sous état de siège, candidatures officielles, presse muselée) : « voter sous la baïonnette ». Le Second Empire se fonde sur le vote populaire tout en le contrôlant.
- Portée : la critique de Hugo nourrit l'opposition républicaine ; elle est en partie démentie par l'évolution libérale des années , mais confirmée par le maintien des candidatures officielles jusqu'en .
🎯 Rédiger. Chiffrer le suffrage universel ( millions) ; nommer les tensions de avec leurs acteurs ; distinguer dans le Second Empire l'autorité (institutions, répression) et le suffrage universel (plébiscites) ; dater l'évolution libérale.
📌 À retenir
- Février 1848 : République ; suffrage universel masculin ( mars, millions d'électeurs), abolition de l'esclavage ( avril), libertés, droit au travail ; Lamartine, George Sand.
- Échec : tensions villes / campagnes, bourgeois / ouvriers (journées de juin, Cavaignac), conservateurs / républicains ; Louis-Napoléon Bonaparte élu président le décembre () ; parti de l'Ordre, loi du mai ; coup d'État du 2 décembre 1851, plébiscite, Empire ( décembre ).
- Second Empire : autoritaire (Corps législatif sans pouvoir, candidatures officielles, censure, État renforcé) mais fondé sur le suffrage universel et le plébiscite ; prospérité (chemins de fer, Haussmann, libre-échange) et grandeur (Crimée, Italie, Nice et Savoie, Suez, échec du Mexique).
- Oppositions : proscrits (Hugo, Quinet), royalistes, catholiques, libéraux (Thiers), ouvriers ; concessions (droit de grève , presse ), Empire libéral () ; chute à Sedan ( septembre ), République le septembre.
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