Cours
Essor et déclin des puissances : un regard historique
Pourquoi les États-Unis pèsent-ils plus que le Brésil, la Chine plus que l'Inde, la France plus que l'Espagne ? Qu'est-ce qui fait la puissance d'un État, et pourquoi les puissances montent-elles puis déclinent-elles ? Ce chapitre ouvre le thème 2. Il définit d'abord les caractéristiques de la puissance aujourd'hui, ses fondements et ses manifestations dans les champs diplomatique, militaire, culturel, économique et financier. Il étudie ensuite deux trajectoires : l'Empire ottoman, six siècles d'essor puis de déclin jusqu'à sa disparition en , et la Russie depuis 1991, puissance qui se reconstruit après l'éclatement de l'URSS.
1. Les caractéristiques de la puissance à l'échelle internationale aujourd'hui
1.1 Définir la puissance
La puissance est la capacité d'un État à imposer sa volonté aux autres, à influencer leurs comportements et à refuser qu'on lui impose quoi que ce soit (Raymond Aron : « la capacité d'une unité politique d'imposer sa volonté aux autres unités »). Elle se mesure par des ressources, mais surtout par des effets : faire, faire faire, empêcher de faire, refuser de faire (Serge Sur). Joseph Nye distingue le hard power (contraindre par la force militaire ou économique) et le soft power (obtenir par l'attraction : culture, valeurs, modèle), combinés dans le smart power.
1.2 Les fondements de la puissance
| Fondement | Contenu | Exemples |
|---|---|---|
| territoire | superficie, position, ressources naturelles (hydrocarbures, minerais, terres agricoles), façades maritimes | Russie ( millions de km²), États-Unis (deux océans), Arabie saoudite (pétrole) |
| population | nombre, jeunesse, niveau de formation, cohésion | Inde et Chine ( milliard chacune), mais vieillissement chinois |
| économie | PIB, industrie, technologie, innovation, monnaie, contrôle des échanges | États-Unis ( milliards de dollars de PIB en ), Chine (), dollar monnaie mondiale |
| capacité militaire | budget, armée, arsenal nucléaire, capacité de projection | États-Unis ( milliards de dollars, des dépenses mondiales), puissances nucléaires |
| État et volonté | stabilité politique, institutions efficaces, stratégie, ambition | la puissance suppose de vouloir peser (Japon et Allemagne, géants économiques réticents) |
| rayonnement | langue, culture, universités, modèle, image | anglais, Hollywood, universités américaines ; gastronomie et luxe français |
1.3 Les manifestations de la puissance
- Champ diplomatique : réseau d'ambassades (la France a le troisième réseau mondial), siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU avec droit de veto (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni), capacité à réunir des alliances (OTAN), à peser dans les institutions internationales (FMI, OMC), médiations ;
- champ militaire : défense du territoire, dissuasion nucléaire, capacité de projection (bases à l'étranger, porte-avions, transport stratégique : les États-Unis disposent de bases dans pays, la France intervient au Sahel de à ), industrie d'armement et exportations ;
- champ culturel : diffusion de la langue, des œuvres (cinéma, séries, musique, jeux vidéo), attractivité des universités, sport (Jeux olympiques comme vitrine), tourisme ; c'est le domaine du soft power ;
- champ économique et financier : poids dans le commerce mondial, firmes transnationales, contrôle des technologies clés (semi-conducteurs), monnaie de réserve, capacité de sanctionner (exclusion de la Russie du système SWIFT en ), aide au développement et prêts (Chine en Afrique).
La puissance est relative (elle se mesure par rapport aux autres), multiforme (un État peut être fort dans un champ et faible dans un autre : l'Allemagne, géant économique et nain militaire) et évolutive : les hiérarchies changent.
2. L'Empire ottoman, de l'essor au déclin
2.1 L'essor (XIV^e-XVI^e siècles)
Fondé vers en Anatolie par Osman, l'Empire ottoman s'étend par la conquête : prise de Constantinople en 1453 par Mehmed II, qui met fin à l'Empire byzantin et fait de la ville (Istanbul) sa capitale ; Balkans, Syrie, Égypte () où le sultan devient calife, chef des musulmans sunnites ; Hongrie après Mohács (), siège de Vienne (), Afrique du Nord. Sous Soliman le Magnifique (-), l'empire est à son apogée : millions de km² sur trois continents, millions d'habitants.
Les fondements de cette puissance : une armée redoutable (janissaires, corps d'élite recrutés parmi les enfants chrétiens des Balkans, artillerie de pointe, marine dominant la Méditerranée orientale), un État centralisé autour du sultan et de son grand vizir, une administration efficace, le contrôle des routes commerciales entre Asie et Europe (soie, épices), une diplomatie active (alliance avec la France de François I^{er} contre les Habsbourg, capitulations de ), et une gestion pragmatique de la diversité : les communautés non musulmanes (millets grecs orthodoxes, arméniens, juifs) conservent leurs lois et leurs chefs religieux contre un impôt.
2.2 Le déclin (XVII^e-XIX^e siècles)
Le déclin est lent et relatif : l'empire cesse de gagner avant de perdre.
- Revers militaires : Lépante (), échec du second siège de Vienne (), traité de Karlowitz () où l'empire cède pour la première fois des territoires (Hongrie) ; l'armée et la flotte ne suivent plus les progrès techniques européens.
- Affaiblissement de l'État : sultans faibles, révoltes des janissaires devenus une caste, corruption, autonomie des provinces (Égypte de Méhémet Ali).
- Retard économique : le grand commerce contourne l'empire par les routes atlantiques ; les capitulations, accordées d'abord par force, deviennent des privilèges qui livrent l'économie aux Européens ; endettement et faillite (), mise sous tutelle financière ().
- Pertes territoriales : Crimée à la Russie (-), indépendance de la Grèce (), Algérie conquise par la France (), Égypte occupée par le Royaume-Uni (), Balkans perdus (, -). L'empire devient « l'homme malade de l'Europe » dont les puissances se disputent l'héritage (question d'Orient).
Les tentatives de réforme (Tanzimat, - : modernisation de l'armée, de l'administration, constitution de ; révolution des Jeunes-Turcs en ) viennent trop tard et divisent. Engagé aux côtés de l'Allemagne dans la Première Guerre mondiale, l'empire est vaincu, commet le génocide des Arméniens (), est démembré par le traité de Sèvres () ; Mustafa Kemal chasse les envahisseurs, abolit le sultanat () puis le califat () et fonde la République de Turquie.
Leçons : la puissance dépend de la capacité à s'adapter (techniques, économie, institutions) ; un déclin est d'abord relatif (les autres progressent plus vite) ; l'héritage ottoman nourrit encore les représentations de la Turquie actuelle (« néo-ottomanisme » d'Erdoğan).
3. Une puissance qui se reconstruit après l'éclatement d'un empire : la Russie depuis 1991
3.1 L'effondrement (1991)
Le 25 décembre , l'URSS, superpuissance de la guerre froide, est dissoute : quinze États indépendants. La Russie en est l'héritière (siège à l'ONU, arsenal nucléaire) mais elle a perdu un quart du territoire soviétique, la moitié de la population, ses glacis d'Europe de l'Est (dissolution du pacte de Varsovie) et millions de Russes vivent hors de ses frontières. Les années sous Boris Eltsine sont une décennie d'humiliation : effondrement économique (PIB divisé par deux, privatisations sauvages au profit des oligarques, crise de ), armée en ruine (échec en Tchétchénie, -), élargissement de l'OTAN aux anciens satellites (, ), guerre du Kosovo () menée sans l'accord de Moscou. Vladimir Poutine parlera de « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle ».
3.2 La reconstruction sous Poutine (depuis 2000)
Vladimir Poutine, président depuis (avec l'intermède Medvedev -), entreprend de restaurer la puissance :
| Champ | Moyens |
|---|---|
| État | « verticale du pouvoir » : reprise en main des régions, des oligarques (Khodorkovski emprisonné en ), des médias ; élections contrôlées ; régime autoritaire stabilisé |
| économie | rente des hydrocarbures (gaz et pétrole, la moitié du budget) dans un contexte de prix élevés ; Gazprom comme instrument de pression sur l'Ukraine et l'Europe ; fonds de réserve ; mais économie peu diversifiée |
| militaire | réforme et réarmement (budget triplé, armes hypersoniques, modernisation nucléaire), démonstration en Syrie () ; sociétés militaires privées (Wagner en Afrique) |
| diplomatie | rejet de l'ordre occidental (discours de Munich, ), rapprochement avec la Chine (BRICS, Organisation de coopération de Shanghai), retour au Moyen-Orient, influence en Afrique |
| espace post-soviétique | volonté de garder l'« étranger proche » : guerre en Géorgie (), annexion de la Crimée (), soutien aux séparatistes du Donbass, Union économique eurasiatique |
| soft power et influence | orthodoxie, défense des « valeurs traditionnelles », médias internationaux (RT), ingérences numériques, mémoire de la victoire de , Jeux de Sotchi () |
3.3 Une puissance réaffirmée mais fragile
L'invasion de l'Ukraine le février marque l'aboutissement de cette volonté de puissance et ses limites : échec de la guerre éclair, pertes considérables, sanctions occidentales massives (gel des avoirs, exclusion de SWIFT, embargo sur les hydrocarbures), isolement diplomatique en Occident mais soutien ou neutralité d'une grande partie du « Sud global » (Chine, Inde, Afrique), adhésion de la Finlande () et de la Suède () à l'OTAN. La Russie reste une puissance militaire et nucléaire de premier plan, un acteur énergétique majeur et un membre permanent du Conseil de sécurité, mais son économie ( du PIB mondial, comparable à l'Italie), sa démographie déclinante et sa dépendance croissante à la Chine limitent sa capacité à redevenir une superpuissance. Sa puissance repose désormais sur la nuisance (énergie, cyber, Wagner, chantage nucléaire) autant que sur l'attraction.
4. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Document : « L'effondrement de l'URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle. Des dizaines de millions de nos concitoyens se sont retrouvés hors des frontières de la Russie. » V. Poutine, discours à la nation, avril . a) Présenter le document. b) Expliquer la phrase à l'aide de ce que la Russie a perdu en . c) Quelle politique annonce-t-elle ? d) Montrer que la puissance russe reconstruite depuis est réelle mais fragile.
Résolution.
a) Discours annuel du président russe Vladimir Poutine devant le Parlement, , cinq ans après son arrivée au pouvoir, dans un contexte de hausse des prix du pétrole et après les « révolutions de couleur » en Géorgie () et en Ukraine () perçues comme des ingérences occidentales.
b) En , la Russie perd un quart du territoire, la moitié de la population, ses satellites et son statut de superpuissance ; millions de Russes se retrouvent dans les nouveaux États ; la décennie Eltsine est vécue comme une humiliation économique et militaire.
c) La volonté de restaurer la puissance et de contrôler l'« étranger proche » au nom de la protection des Russes : elle annonce la Géorgie (), la Crimée (), l'Ukraine ().
d) Réelle : État recentralisé, rente énergétique, armée modernisée, veto à l'ONU, capacité de nuisance et alliances dans le Sud global. Fragile : économie peu diversifiée et sanctionnée, démographie en déclin, dépendance à la Chine, échec militaire relatif en Ukraine, isolement occidental et élargissement de l'OTAN.
🎯 Rédiger. Pour toute puissance : fondements (territoire, population, économie, armée, État, rayonnement), manifestations par champ (diplomatique, militaire, culturel, économique), puis dynamique (essor, apogée, déclin ou reconstruction) avec des dates ; conclure sur le caractère relatif de la puissance.
📌 À retenir
- Puissance : capacité d'imposer sa volonté et de refuser celle des autres ; hard power / soft power (Nye) ; fondements (territoire, population, économie, armée, État, rayonnement) ; manifestations diplomatiques (ONU, alliances), militaires (projection), culturelles, économiques et financières ; relative, multiforme, évolutive.
- Empire ottoman : essor par la conquête ( Constantinople, Soliman -), armée, État, commerce, diplomatie, millets ; déclin relatif dès le XVII^e siècle (Vienne , Karlowitz ), retard technique et économique, pertes territoriales, question d'Orient, réformes tardives (Tanzimat), fin en .
- Russie : effondrement de et décennie Eltsine ; reconstruction par Poutine (verticale du pouvoir, hydrocarbures, réarmement, Crimée , Syrie ) ; guerre d'Ukraine () : puissance de nuisance réaffirmée mais fragile (économie, démographie, isolement, dépendance à la Chine).
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