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Essor et déclin des puissances : un regard historique

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Essor et déclin des puissances : un regard historique

Pourquoi les États-Unis pèsent-ils plus que le Brésil, la Chine plus que l'Inde, la France plus que l'Espagne ? Qu'est-ce qui fait la puissance d'un État, et pourquoi les puissances montent-elles puis déclinent-elles ? Ce chapitre ouvre le thème 2. Il définit d'abord les caractéristiques de la puissance aujourd'hui, ses fondements et ses manifestations dans les champs diplomatique, militaire, culturel, économique et financier. Il étudie ensuite deux trajectoires : l'Empire ottoman, six siècles d'essor puis de déclin jusqu'à sa disparition en 19221922, et la Russie depuis 1991, puissance qui se reconstruit après l'éclatement de l'URSS.

1. Les caractéristiques de la puissance à l'échelle internationale aujourd'hui

1.1 Définir la puissance

La puissance est la capacité d'un État à imposer sa volonté aux autres, à influencer leurs comportements et à refuser qu'on lui impose quoi que ce soit (Raymond Aron : « la capacité d'une unité politique d'imposer sa volonté aux autres unités »). Elle se mesure par des ressources, mais surtout par des effets : faire, faire faire, empêcher de faire, refuser de faire (Serge Sur). Joseph Nye distingue le hard power (contraindre par la force militaire ou économique) et le soft power (obtenir par l'attraction : culture, valeurs, modèle), combinés dans le smart power.

1.2 Les fondements de la puissance

FondementContenuExemples
territoiresuperficie, position, ressources naturelles (hydrocarbures, minerais, terres agricoles), façades maritimesRussie (1717 millions de km²), États-Unis (deux océans), Arabie saoudite (pétrole)
populationnombre, jeunesse, niveau de formation, cohésionInde et Chine (1,41{,}4 milliard chacune), mais vieillissement chinois
économiePIB, industrie, technologie, innovation, monnaie, contrôle des échangesÉtats-Unis (2700027\,000 milliards de dollars de PIB en 20232023), Chine (1800018\,000), dollar monnaie mondiale
capacité militairebudget, armée, arsenal nucléaire, capacité de projectionÉtats-Unis (900900 milliards de dollars, 40%40\,\% des dépenses mondiales), 99 puissances nucléaires
État et volontéstabilité politique, institutions efficaces, stratégie, ambitionla puissance suppose de vouloir peser (Japon et Allemagne, géants économiques réticents)
rayonnementlangue, culture, universités, modèle, imageanglais, Hollywood, universités américaines ; gastronomie et luxe français

1.3 Les manifestations de la puissance

  • Champ diplomatique : réseau d'ambassades (la France a le troisième réseau mondial), siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU avec droit de veto (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni), capacité à réunir des alliances (OTAN), à peser dans les institutions internationales (FMI, OMC), médiations ;
  • champ militaire : défense du territoire, dissuasion nucléaire, capacité de projection (bases à l'étranger, porte-avions, transport stratégique : les États-Unis disposent de 750750 bases dans 8080 pays, la France intervient au Sahel de 20132013 à 20222022), industrie d'armement et exportations ;
  • champ culturel : diffusion de la langue, des œuvres (cinéma, séries, musique, jeux vidéo), attractivité des universités, sport (Jeux olympiques comme vitrine), tourisme ; c'est le domaine du soft power ;
  • champ économique et financier : poids dans le commerce mondial, firmes transnationales, contrôle des technologies clés (semi-conducteurs), monnaie de réserve, capacité de sanctionner (exclusion de la Russie du système SWIFT en 20222022), aide au développement et prêts (Chine en Afrique).

La puissance est relative (elle se mesure par rapport aux autres), multiforme (un État peut être fort dans un champ et faible dans un autre : l'Allemagne, géant économique et nain militaire) et évolutive : les hiérarchies changent.

2. L'Empire ottoman, de l'essor au déclin

2.1 L'essor (XIV^e-XVI^e siècles)

Fondé vers 13001300 en Anatolie par Osman, l'Empire ottoman s'étend par la conquête : prise de Constantinople en 1453 par Mehmed II, qui met fin à l'Empire byzantin et fait de la ville (Istanbul) sa capitale ; Balkans, Syrie, Égypte (15171517) où le sultan devient calife, chef des musulmans sunnites ; Hongrie après Mohács (15261526), siège de Vienne (15291529), Afrique du Nord. Sous Soliman le Magnifique (15201520-15661566), l'empire est à son apogée : 1515 millions de km² sur trois continents, 2525 millions d'habitants.

Les fondements de cette puissance : une armée redoutable (janissaires, corps d'élite recrutés parmi les enfants chrétiens des Balkans, artillerie de pointe, marine dominant la Méditerranée orientale), un État centralisé autour du sultan et de son grand vizir, une administration efficace, le contrôle des routes commerciales entre Asie et Europe (soie, épices), une diplomatie active (alliance avec la France de François I^{er} contre les Habsbourg, capitulations de 15361536), et une gestion pragmatique de la diversité : les communautés non musulmanes (millets grecs orthodoxes, arméniens, juifs) conservent leurs lois et leurs chefs religieux contre un impôt.

2.2 Le déclin (XVII^e-XIX^e siècles)

Le déclin est lent et relatif : l'empire cesse de gagner avant de perdre.

  • Revers militaires : Lépante (15711571), échec du second siège de Vienne (16831683), traité de Karlowitz (16991699) où l'empire cède pour la première fois des territoires (Hongrie) ; l'armée et la flotte ne suivent plus les progrès techniques européens.
  • Affaiblissement de l'État : sultans faibles, révoltes des janissaires devenus une caste, corruption, autonomie des provinces (Égypte de Méhémet Ali).
  • Retard économique : le grand commerce contourne l'empire par les routes atlantiques ; les capitulations, accordées d'abord par force, deviennent des privilèges qui livrent l'économie aux Européens ; endettement et faillite (18751875), mise sous tutelle financière (18811881).
  • Pertes territoriales : Crimée à la Russie (17741774-17831783), indépendance de la Grèce (18301830), Algérie conquise par la France (18301830), Égypte occupée par le Royaume-Uni (18821882), Balkans perdus (18781878, 19121912-19131913). L'empire devient « l'homme malade de l'Europe » dont les puissances se disputent l'héritage (question d'Orient).

Les tentatives de réforme (Tanzimat, 18391839-18761876 : modernisation de l'armée, de l'administration, constitution de 18761876 ; révolution des Jeunes-Turcs en 19081908) viennent trop tard et divisent. Engagé aux côtés de l'Allemagne dans la Première Guerre mondiale, l'empire est vaincu, commet le génocide des Arméniens (19151915), est démembré par le traité de Sèvres (19201920) ; Mustafa Kemal chasse les envahisseurs, abolit le sultanat (19221922) puis le califat (19241924) et fonde la République de Turquie.

Leçons : la puissance dépend de la capacité à s'adapter (techniques, économie, institutions) ; un déclin est d'abord relatif (les autres progressent plus vite) ; l'héritage ottoman nourrit encore les représentations de la Turquie actuelle (« néo-ottomanisme » d'Erdoğan).

3. Une puissance qui se reconstruit après l'éclatement d'un empire : la Russie depuis 1991

3.1 L'effondrement (1991)

Le 25 décembre 19911991, l'URSS, superpuissance de la guerre froide, est dissoute : quinze États indépendants. La Russie en est l'héritière (siège à l'ONU, arsenal nucléaire) mais elle a perdu un quart du territoire soviétique, la moitié de la population, ses glacis d'Europe de l'Est (dissolution du pacte de Varsovie) et 2525 millions de Russes vivent hors de ses frontières. Les années 19901990 sous Boris Eltsine sont une décennie d'humiliation : effondrement économique (PIB divisé par deux, privatisations sauvages au profit des oligarques, crise de 19981998), armée en ruine (échec en Tchétchénie, 19941994-19961996), élargissement de l'OTAN aux anciens satellites (19991999, 20042004), guerre du Kosovo (19991999) menée sans l'accord de Moscou. Vladimir Poutine parlera de « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle ».

3.2 La reconstruction sous Poutine (depuis 2000)

Vladimir Poutine, président depuis 20002000 (avec l'intermède Medvedev 20082008-20122012), entreprend de restaurer la puissance :

ChampMoyens
État« verticale du pouvoir » : reprise en main des régions, des oligarques (Khodorkovski emprisonné en 20032003), des médias ; élections contrôlées ; régime autoritaire stabilisé
économierente des hydrocarbures (gaz et pétrole, la moitié du budget) dans un contexte de prix élevés ; Gazprom comme instrument de pression sur l'Ukraine et l'Europe ; fonds de réserve ; mais économie peu diversifiée
militaireréforme et réarmement (budget triplé, armes hypersoniques, modernisation nucléaire), démonstration en Syrie (20152015) ; sociétés militaires privées (Wagner en Afrique)
diplomatierejet de l'ordre occidental (discours de Munich, 20072007), rapprochement avec la Chine (BRICS, Organisation de coopération de Shanghai), retour au Moyen-Orient, influence en Afrique
espace post-soviétiquevolonté de garder l'« étranger proche » : guerre en Géorgie (20082008), annexion de la Crimée (20142014), soutien aux séparatistes du Donbass, Union économique eurasiatique
soft power et influenceorthodoxie, défense des « valeurs traditionnelles », médias internationaux (RT), ingérences numériques, mémoire de la victoire de 19451945, Jeux de Sotchi (20142014)

3.3 Une puissance réaffirmée mais fragile

L'invasion de l'Ukraine le 2424 février 20222022 marque l'aboutissement de cette volonté de puissance et ses limites : échec de la guerre éclair, pertes considérables, sanctions occidentales massives (gel des avoirs, exclusion de SWIFT, embargo sur les hydrocarbures), isolement diplomatique en Occident mais soutien ou neutralité d'une grande partie du « Sud global » (Chine, Inde, Afrique), adhésion de la Finlande (20232023) et de la Suède (20242024) à l'OTAN. La Russie reste une puissance militaire et nucléaire de premier plan, un acteur énergétique majeur et un membre permanent du Conseil de sécurité, mais son économie (2%2\,\% du PIB mondial, comparable à l'Italie), sa démographie déclinante et sa dépendance croissante à la Chine limitent sa capacité à redevenir une superpuissance. Sa puissance repose désormais sur la nuisance (énergie, cyber, Wagner, chantage nucléaire) autant que sur l'attraction.

4. Exemple résolu pas à pas

Énoncé. Document : « L'effondrement de l'URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle. Des dizaines de millions de nos concitoyens se sont retrouvés hors des frontières de la Russie. » V. Poutine, discours à la nation, 2525 avril 20052005. a) Présenter le document. b) Expliquer la phrase à l'aide de ce que la Russie a perdu en 19911991. c) Quelle politique annonce-t-elle ? d) Montrer que la puissance russe reconstruite depuis 20002000 est réelle mais fragile.

Résolution.

a) Discours annuel du président russe Vladimir Poutine devant le Parlement, 20052005, cinq ans après son arrivée au pouvoir, dans un contexte de hausse des prix du pétrole et après les « révolutions de couleur » en Géorgie (20032003) et en Ukraine (20042004) perçues comme des ingérences occidentales.

b) En 19911991, la Russie perd un quart du territoire, la moitié de la population, ses satellites et son statut de superpuissance ; 2525 millions de Russes se retrouvent dans les nouveaux États ; la décennie Eltsine est vécue comme une humiliation économique et militaire.

c) La volonté de restaurer la puissance et de contrôler l'« étranger proche » au nom de la protection des Russes : elle annonce la Géorgie (20082008), la Crimée (20142014), l'Ukraine (20222022).

d) Réelle : État recentralisé, rente énergétique, armée modernisée, veto à l'ONU, capacité de nuisance et alliances dans le Sud global. Fragile : économie peu diversifiée et sanctionnée, démographie en déclin, dépendance à la Chine, échec militaire relatif en Ukraine, isolement occidental et élargissement de l'OTAN.


🎯 Rédiger. Pour toute puissance : fondements (territoire, population, économie, armée, État, rayonnement), manifestations par champ (diplomatique, militaire, culturel, économique), puis dynamique (essor, apogée, déclin ou reconstruction) avec des dates ; conclure sur le caractère relatif de la puissance.


📌 À retenir

  1. Puissance : capacité d'imposer sa volonté et de refuser celle des autres ; hard power / soft power (Nye) ; fondements (territoire, population, économie, armée, État, rayonnement) ; manifestations diplomatiques (ONU, alliances), militaires (projection), culturelles, économiques et financières ; relative, multiforme, évolutive.
  2. Empire ottoman : essor par la conquête (14531453 Constantinople, Soliman 15201520-15661566), armée, État, commerce, diplomatie, millets ; déclin relatif dès le XVII^e siècle (Vienne 16831683, Karlowitz 16991699), retard technique et économique, pertes territoriales, question d'Orient, réformes tardives (Tanzimat), fin en 19221922.
  3. Russie : effondrement de 19911991 et décennie Eltsine ; reconstruction par Poutine (verticale du pouvoir, hydrocarbures, réarmement, Crimée 20142014, Syrie 20152015) ; guerre d'Ukraine (20222022) : puissance de nuisance réaffirmée mais fragile (économie, démographie, isolement, dépendance à la Chine).

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