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États et religions : une inégale sécularisation ; État et religions en Inde

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États et religions : une inégale sécularisation ; État et religions en Inde

La sécularisation désigne le recul de l'emprise de la religion sur la société et sur l'État : les institutions, les lois et les comportements s'organisent sans référence religieuse. Ce mouvement, souvent présenté comme le destin des sociétés modernes, est en réalité localisé et d'intensité variable : la Turquie de Kemal l'a imposée d'en haut en abolissant le califat (19241924) ; les États-Unis, État de séparation, connaissent depuis 19451945 une religiosité politique intense ; l'Inde, république séculariste, voit la religion devenir un enjeu politique majeur, jusqu'aux tensions avec le Pakistan. Ce chapitre étudie ces trois cas, jalons de l'axe 2 et de l'objet de travail conclusif.

1. La laïcité en Turquie : l'abolition du califat en 1924 par Mustafa Kemal

1.1 De l'empire ottoman à la République

En 19181918, l'Empire ottoman est vaincu et démembré (traité de Sèvres, 19201920) ; le sultan-calife, à Istanbul, se soumet aux vainqueurs. Mustafa Kemal, général vainqueur des Dardanelles, organise depuis Ankara la résistance nationale, chasse les Grecs d'Anatolie (19221922) et obtient le traité de Lausanne (19231923) qui fixe les frontières de la Turquie actuelle. Il abolit le sultanat (novembre 19221922), proclame la République (octobre 19231923) dont il est président, puis fait voter par l'Assemblée l'abolition du califat le 3 mars 19241924 : le dernier calife, Abdülmecid II, est expulsé ; la fonction qui, depuis 15171517, faisait du souverain ottoman le chef spirituel des musulmans sunnites disparaît sans être remplacée.

1.2 Une sécularisation imposée d'en haut

Kemal, surnommé Atatürk (« père des Turcs », 19341934), veut construire une nation moderne sur le modèle occidental et considère la religion comme un facteur d'archaïsme. Les réformes s'enchaînent :

AnnéeRéforme
19241924abolition du califat, des tribunaux religieux et des écoles coraniques ; les affaires religieuses passent sous une direction d'État (Diyanet)
19251925fermeture des confréries soufies ; interdiction du fez au profit du chapeau ; calendrier grégorien
19261926code civil inspiré du code suisse : fin de la polygamie, égalité des époux, mariage civil ; code pénal italien
19281928l'islam cesse d'être religion d'État ; alphabet latin remplace l'alphabet arabe
19341934droit de vote et d'éligibilité des femmes ; noms de famille obligatoires
19371937la laïcité (laiklik) inscrite dans la Constitution

Cette laïcité n'est pas une séparation à la française : l'État contrôle la religion (la Diyanet nomme les imams et rédige les prêches) pour l'empêcher de contester le pouvoir ; c'est une sécularisation autoritaire, appuyée sur l'armée, qui s'affirme gardienne du kémalisme (coups d'État de 19601960, 19711971, 19801980, 19971997).

1.3 Une sécularisation contestée

La société rurale et pieuse n'a jamais pleinement adhéré ; le multipartisme (19461946) fait émerger des partis religieux. Depuis 20022002, le Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdoğan gouverne : levée de l'interdiction du voile dans les universités et la fonction publique (20132013), multiplication des écoles religieuses, transformation de Sainte-Sophie en mosquée (20202020), discours « néo-ottoman », mise au pas de l'armée après le putsch manqué de 20162016. La laïcité reste dans la Constitution mais l'islam est redevenu un référent politique central : la sécularisation kémaliste, imposée à la société, est en partie réversible.

2. États et religions dans la politique intérieure des États-Unis depuis 1945

2.1 Séparation et religiosité

Les États-Unis sont un État de séparation : le Premier amendement (17911791) interdit au Congrès d'établir une religion ou d'en entraver le libre exercice (« mur de séparation », Jefferson). Mais la société est profondément religieuse : fondée par des puritains, elle compte des centaines de dénominations protestantes, une importante minorité catholique, des juifs, et depuis les années 19601960 des musulmans, hindous, bouddhistes ; 65%65\,\% des Américains se disent chrétiens et 40%40\,\% vont régulièrement au culte (contre 10%10\,\% en France). La religion est omniprésente dans la vie publique : « In God We Trust » sur les billets (19561956), « une nation sous Dieu » dans le serment au drapeau (19541954), serment présidentiel sur la Bible, prières au Congrès, aumôniers militaires. C'est une religion civile qui unit les Américains au-delà des confessions.

2.2 La guerre froide et l'affirmation religieuse

Face à l'URSS athée, les années 19501950 font de la foi un marqueur d'identité nationale : le président Eisenhower est baptisé en fonction, le prédicateur Billy Graham remplit les stades et conseille les présidents, les références à Dieu s'inscrivent dans la loi. Parallèlement, la Cour suprême défend la séparation : interdiction de la prière officielle dans les écoles publiques (19621962) et de la lecture obligatoire de la Bible (19631963), au grand scandale des conservateurs. La religion nourrit aussi les mouvements progressistes : le pasteur Martin Luther King et les Églises noires portent le mouvement des droits civiques (19551955-19681968).

2.3 La droite religieuse et les guerres culturelles (depuis les années 1970)

L'arrêt Roe v. Wade (19731973) légalisant l'avortement, la libération des mœurs et la fin de la prière scolaire mobilisent les évangéliques conservateurs : Jerry Falwell fonde la Majorité morale (19791979), qui contribue à l'élection de Reagan (19801980). Depuis, la droite religieuse est un pilier du Parti républicain : lutte contre l'avortement, le mariage homosexuel, l'enseignement de l'évolution, défense des écoles confessionnelles et de la « liberté religieuse » ; 80%80\,\% des évangéliques blancs votent pour Trump en 20162016 et 20202020. Les nominations à la Cour suprême deviennent un enjeu religieux : la majorité conservatrice annule Roe v. Wade en 20222022 (arrêt Dobbs), rendant l'avortement aux États. Le camp démocrate mobilise les Églises noires, les catholiques hispaniques, les juifs et les « sans religion » (en forte hausse : 30%30\,\% des Américains, 40%40\,\% des jeunes). Les États-Unis illustrent une sécularisation limitée et polarisée : l'État est séparé mais la religion structure les clivages politiques.

3. État et religions en Inde : « sécularisme » et dimension politique de la religion

3.1 Le sécularisme indien

L'Inde, indépendante en 19471947 après une partition sanglante avec le Pakistan musulman (un million de morts, quinze millions de déplacés), se dote en 19501950 d'une constitution qui garantit la liberté religieuse ; le mot « séculariste » est ajouté à son préambule en 19761976. Le sécularisme indien, voulu par Nehru, ne sépare pas l'État des religions : l'État respecte toutes les religions à égale distance, intervient pour les réformer (abolition de l'intouchabilité, code hindou de 19551955), gère des temples, subventionne le pèlerinage à La Mecque et laisse à chaque communauté son droit personnel (mariage, héritage) : droit hindou, droit musulman (charia pour les musulmans), droit chrétien. Un pluralisme organisé, pour un pays de 1,41{,}4 milliard d'habitants où les hindous sont 80%80\,\%, les musulmans 14%14\,\% (200200 millions, troisième population musulmane du monde), les chrétiens 2,3%2{,}3\,\%, les sikhs 1,7%1{,}7\,\%, plus bouddhistes, jaïns, parsis.

3.2 La dimension politique de la religion

La religion structure la vie politique. Le système des castes, d'origine religieuse hindoue, aboli en droit (19501950) mais vivant, oriente les votes et les politiques de discrimination positive (quotas pour les « castes répertoriées »). Le nationalisme hindou (Hindutva, « hindouité »), porté par le RSS (mouvement paramilitaire, 19251925) et son bras politique le BJP, conteste le sécularisme au nom d'une nation hindoue : destruction de la mosquée d'Ayodhya (19921992, 20002\,000 morts dans les émeutes), pogroms du Gujarat (20022002, 20002\,000 morts, sous le gouvernement de Narendra Modi), arrivée de Modi au pouvoir en 20142014 (réélu en 20192019 et 20242024) : loi sur la citoyenneté excluant les musulmans (20192019), abrogation de l'autonomie du Cachemire (20192019), inauguration du temple d'Ayodhya sur le site de la mosquée (20242024), lois contre les conversions, « police des vaches ». L'Inde reste une démocratie séculariste en droit, mais la majorité religieuse s'impose en politique.

3.3 Les minorités religieuses

Les minorités sont protégées par la Constitution mais vulnérables : musulmans discriminés (sous-représentés au Parlement, lynchages, ségrégation urbaine), chrétiens attaqués dans certains États, sikhs marqués par l'assaut du Temple d'or (19841984) et les massacres qui suivent l'assassinat d'Indira Gandhi. Les minorités religieuses se superposent aux minorités sociales (dalits convertis au bouddhisme ou au christianisme pour fuir les castes) et régionales (Cachemire musulman, Pendjab sikh, Nord-Est chrétien).

3.4 Des enjeux géopolitiques : l'Inde et le Pakistan

La partition de 19471947 a créé deux États ennemis fondés sur la religion : le Pakistan, « pays des purs », république islamique, et l'Inde séculariste mais majoritairement hindoue. Le Cachemire, région musulmane rattachée à l'Inde par son maharaja hindou, a provoqué trois guerres (19471947, 19651965, 19991999) et reste divisé par une « ligne de contrôle » ; le Bangladesh (ancien Pakistan oriental) naît en 19711971 d'une guerre indo-pakistanaise. Les deux pays sont puissances nucléaires (19741974 et 19981998 pour l'Inde, 19981998 pour le Pakistan) ; attentats (Bombay 20082008, 20192019), frappes croisées, et instrumentalisation de la religion de part et d'autre (islamisme au Pakistan, Hindutva en Inde) entretiennent un conflit où le religieux, le national et le territorial se confondent. Le sécularisme indien est ainsi défié de l'intérieur (nationalisme hindou) et de l'extérieur (rivalité avec un État islamique).

4. Exemple résolu pas à pas

Énoncé. Document : « Le califat n'a plus de raison d'être. La religion est une affaire de conscience individuelle ; l'État turc sera dirigé par la raison et la science. Nous prendrons à la civilisation tout ce qu'elle a de bon, y compris ses chapeaux. » Discours de Mustafa Kemal, 19251925 (d'après). a) Présenter le document. b) Quelle conception des rapports entre État et religion exprime-t-il ? c) Comparer avec la laïcité française. d) Cette sécularisation a-t-elle réussi ?

Résolution.

a) Discours du président de la République turque, un an après l'abolition du califat (33 mars 19241924), en pleine série de réformes (chapeau, confréries) : un texte de justification adressé aux Turcs et à l'Occident.

b) Une sécularisation volontariste : la religion reléguée dans la sphère privée, l'État fondé sur la raison et la science, la modernité identifiée à l'Occident jusque dans les vêtements ; l'État ne se sépare pas de la religion, il la subordonne.

c) La laïcité française (19051905) sépare et laisse les cultes libres de s'organiser ; la laïcité turque (19371937) contrôle la religion par l'État (Diyanet) et interdit ses manifestations publiques (voile, confréries) : une laïcité autoritaire imposée d'en haut par un État et une armée.

d) Partiellement : la Turquie est devenue un État moderne, les femmes ont voté dès 19341934 ; mais la société est restée pieuse et, depuis 20022002, l'AKP d'Erdoğan a réintroduit l'islam en politique (voile autorisé, Sainte-Sophie, 20202020) : une sécularisation imposée peut être partiellement inversée.


🎯 Rédiger. Pour chaque cas : la forme de sécularisation (imposée, limitée, pluraliste), ses dates clés, ses acteurs (État, armée, Cour suprême, partis, mouvements religieux), ses contestations ; conclure sur « inégale » : le mouvement diffère en intensité et peut reculer.


📌 À retenir

  1. Turquie : Kemal abolit le sultanat (19221922), le califat (3 mars 1924), impose une sécularisation autoritaire (code civil 19261926, alphabet 19281928, vote des femmes 19341934, laïcité constitutionnelle 19371937) avec contrôle de la religion (Diyanet) et tutelle de l'armée ; contestée depuis 20022002 par l'AKP d'Erdoğan (voile 20132013, Sainte-Sophie 20202020).
  2. États-Unis : séparation (Premier amendement) mais religion civile et religiosité forte ; guerre froide (« In God We Trust » 19561956, Graham) ; Cour suprême contre la prière scolaire (19621962) ; droits civiques (King) ; droite religieuse évangélique depuis 19791979 (Majorité morale, Reagan, Trump), guerres culturelles, Roe (19731973) annulé en 20222022 ; sécularisation limitée et polarisée, montée des sans-religion.
  3. Inde : sécularisme de 19501950 / 19761976 (égale distance, droits personnels communautaires) dans un pays à 80%80\,\% hindou et 14%14\,\% musulman ; castes ; Hindutva, RSS, BJP, Ayodhya (19921992, 20242024), Gujarat (20022002), Modi depuis 20142014 (loi citoyenneté 20192019, Cachemire) ; minorités vulnérables ; rivalité nucléaire avec le Pakistan (partition 19471947, Cachemire, guerres 19471947, 19651965, 19711971, 19991999).
  4. La sécularisation est inégale : imposée et réversible (Turquie), limitée par la religiosité (États-Unis), pluraliste mais menacée par le nationalisme religieux (Inde) ; la religion demeure un enjeu politique et géopolitique.

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