Cours
États et religions : une inégale sécularisation ; État et religions en Inde
La sécularisation désigne le recul de l'emprise de la religion sur la société et sur l'État : les institutions, les lois et les comportements s'organisent sans référence religieuse. Ce mouvement, souvent présenté comme le destin des sociétés modernes, est en réalité localisé et d'intensité variable : la Turquie de Kemal l'a imposée d'en haut en abolissant le califat () ; les États-Unis, État de séparation, connaissent depuis une religiosité politique intense ; l'Inde, république séculariste, voit la religion devenir un enjeu politique majeur, jusqu'aux tensions avec le Pakistan. Ce chapitre étudie ces trois cas, jalons de l'axe 2 et de l'objet de travail conclusif.
1. La laïcité en Turquie : l'abolition du califat en 1924 par Mustafa Kemal
1.1 De l'empire ottoman à la République
En , l'Empire ottoman est vaincu et démembré (traité de Sèvres, ) ; le sultan-calife, à Istanbul, se soumet aux vainqueurs. Mustafa Kemal, général vainqueur des Dardanelles, organise depuis Ankara la résistance nationale, chasse les Grecs d'Anatolie () et obtient le traité de Lausanne () qui fixe les frontières de la Turquie actuelle. Il abolit le sultanat (novembre ), proclame la République (octobre ) dont il est président, puis fait voter par l'Assemblée l'abolition du califat le 3 mars : le dernier calife, Abdülmecid II, est expulsé ; la fonction qui, depuis , faisait du souverain ottoman le chef spirituel des musulmans sunnites disparaît sans être remplacée.
1.2 Une sécularisation imposée d'en haut
Kemal, surnommé Atatürk (« père des Turcs », ), veut construire une nation moderne sur le modèle occidental et considère la religion comme un facteur d'archaïsme. Les réformes s'enchaînent :
| Année | Réforme |
|---|---|
| abolition du califat, des tribunaux religieux et des écoles coraniques ; les affaires religieuses passent sous une direction d'État (Diyanet) | |
| fermeture des confréries soufies ; interdiction du fez au profit du chapeau ; calendrier grégorien | |
| code civil inspiré du code suisse : fin de la polygamie, égalité des époux, mariage civil ; code pénal italien | |
| l'islam cesse d'être religion d'État ; alphabet latin remplace l'alphabet arabe | |
| droit de vote et d'éligibilité des femmes ; noms de famille obligatoires | |
| la laïcité (laiklik) inscrite dans la Constitution |
Cette laïcité n'est pas une séparation à la française : l'État contrôle la religion (la Diyanet nomme les imams et rédige les prêches) pour l'empêcher de contester le pouvoir ; c'est une sécularisation autoritaire, appuyée sur l'armée, qui s'affirme gardienne du kémalisme (coups d'État de , , , ).
1.3 Une sécularisation contestée
La société rurale et pieuse n'a jamais pleinement adhéré ; le multipartisme () fait émerger des partis religieux. Depuis , le Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdoğan gouverne : levée de l'interdiction du voile dans les universités et la fonction publique (), multiplication des écoles religieuses, transformation de Sainte-Sophie en mosquée (), discours « néo-ottoman », mise au pas de l'armée après le putsch manqué de . La laïcité reste dans la Constitution mais l'islam est redevenu un référent politique central : la sécularisation kémaliste, imposée à la société, est en partie réversible.
2. États et religions dans la politique intérieure des États-Unis depuis 1945
2.1 Séparation et religiosité
Les États-Unis sont un État de séparation : le Premier amendement () interdit au Congrès d'établir une religion ou d'en entraver le libre exercice (« mur de séparation », Jefferson). Mais la société est profondément religieuse : fondée par des puritains, elle compte des centaines de dénominations protestantes, une importante minorité catholique, des juifs, et depuis les années des musulmans, hindous, bouddhistes ; des Américains se disent chrétiens et vont régulièrement au culte (contre en France). La religion est omniprésente dans la vie publique : « In God We Trust » sur les billets (), « une nation sous Dieu » dans le serment au drapeau (), serment présidentiel sur la Bible, prières au Congrès, aumôniers militaires. C'est une religion civile qui unit les Américains au-delà des confessions.
2.2 La guerre froide et l'affirmation religieuse
Face à l'URSS athée, les années font de la foi un marqueur d'identité nationale : le président Eisenhower est baptisé en fonction, le prédicateur Billy Graham remplit les stades et conseille les présidents, les références à Dieu s'inscrivent dans la loi. Parallèlement, la Cour suprême défend la séparation : interdiction de la prière officielle dans les écoles publiques () et de la lecture obligatoire de la Bible (), au grand scandale des conservateurs. La religion nourrit aussi les mouvements progressistes : le pasteur Martin Luther King et les Églises noires portent le mouvement des droits civiques (-).
2.3 La droite religieuse et les guerres culturelles (depuis les années 1970)
L'arrêt Roe v. Wade () légalisant l'avortement, la libération des mœurs et la fin de la prière scolaire mobilisent les évangéliques conservateurs : Jerry Falwell fonde la Majorité morale (), qui contribue à l'élection de Reagan (). Depuis, la droite religieuse est un pilier du Parti républicain : lutte contre l'avortement, le mariage homosexuel, l'enseignement de l'évolution, défense des écoles confessionnelles et de la « liberté religieuse » ; des évangéliques blancs votent pour Trump en et . Les nominations à la Cour suprême deviennent un enjeu religieux : la majorité conservatrice annule Roe v. Wade en (arrêt Dobbs), rendant l'avortement aux États. Le camp démocrate mobilise les Églises noires, les catholiques hispaniques, les juifs et les « sans religion » (en forte hausse : des Américains, des jeunes). Les États-Unis illustrent une sécularisation limitée et polarisée : l'État est séparé mais la religion structure les clivages politiques.
3. État et religions en Inde : « sécularisme » et dimension politique de la religion
3.1 Le sécularisme indien
L'Inde, indépendante en après une partition sanglante avec le Pakistan musulman (un million de morts, quinze millions de déplacés), se dote en d'une constitution qui garantit la liberté religieuse ; le mot « séculariste » est ajouté à son préambule en . Le sécularisme indien, voulu par Nehru, ne sépare pas l'État des religions : l'État respecte toutes les religions à égale distance, intervient pour les réformer (abolition de l'intouchabilité, code hindou de ), gère des temples, subventionne le pèlerinage à La Mecque et laisse à chaque communauté son droit personnel (mariage, héritage) : droit hindou, droit musulman (charia pour les musulmans), droit chrétien. Un pluralisme organisé, pour un pays de milliard d'habitants où les hindous sont , les musulmans ( millions, troisième population musulmane du monde), les chrétiens , les sikhs , plus bouddhistes, jaïns, parsis.
3.2 La dimension politique de la religion
La religion structure la vie politique. Le système des castes, d'origine religieuse hindoue, aboli en droit () mais vivant, oriente les votes et les politiques de discrimination positive (quotas pour les « castes répertoriées »). Le nationalisme hindou (Hindutva, « hindouité »), porté par le RSS (mouvement paramilitaire, ) et son bras politique le BJP, conteste le sécularisme au nom d'une nation hindoue : destruction de la mosquée d'Ayodhya (, morts dans les émeutes), pogroms du Gujarat (, morts, sous le gouvernement de Narendra Modi), arrivée de Modi au pouvoir en (réélu en et ) : loi sur la citoyenneté excluant les musulmans (), abrogation de l'autonomie du Cachemire (), inauguration du temple d'Ayodhya sur le site de la mosquée (), lois contre les conversions, « police des vaches ». L'Inde reste une démocratie séculariste en droit, mais la majorité religieuse s'impose en politique.
3.3 Les minorités religieuses
Les minorités sont protégées par la Constitution mais vulnérables : musulmans discriminés (sous-représentés au Parlement, lynchages, ségrégation urbaine), chrétiens attaqués dans certains États, sikhs marqués par l'assaut du Temple d'or () et les massacres qui suivent l'assassinat d'Indira Gandhi. Les minorités religieuses se superposent aux minorités sociales (dalits convertis au bouddhisme ou au christianisme pour fuir les castes) et régionales (Cachemire musulman, Pendjab sikh, Nord-Est chrétien).
3.4 Des enjeux géopolitiques : l'Inde et le Pakistan
La partition de a créé deux États ennemis fondés sur la religion : le Pakistan, « pays des purs », république islamique, et l'Inde séculariste mais majoritairement hindoue. Le Cachemire, région musulmane rattachée à l'Inde par son maharaja hindou, a provoqué trois guerres (, , ) et reste divisé par une « ligne de contrôle » ; le Bangladesh (ancien Pakistan oriental) naît en d'une guerre indo-pakistanaise. Les deux pays sont puissances nucléaires ( et pour l'Inde, pour le Pakistan) ; attentats (Bombay , ), frappes croisées, et instrumentalisation de la religion de part et d'autre (islamisme au Pakistan, Hindutva en Inde) entretiennent un conflit où le religieux, le national et le territorial se confondent. Le sécularisme indien est ainsi défié de l'intérieur (nationalisme hindou) et de l'extérieur (rivalité avec un État islamique).
4. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Document : « Le califat n'a plus de raison d'être. La religion est une affaire de conscience individuelle ; l'État turc sera dirigé par la raison et la science. Nous prendrons à la civilisation tout ce qu'elle a de bon, y compris ses chapeaux. » Discours de Mustafa Kemal, (d'après). a) Présenter le document. b) Quelle conception des rapports entre État et religion exprime-t-il ? c) Comparer avec la laïcité française. d) Cette sécularisation a-t-elle réussi ?
Résolution.
a) Discours du président de la République turque, un an après l'abolition du califat ( mars ), en pleine série de réformes (chapeau, confréries) : un texte de justification adressé aux Turcs et à l'Occident.
b) Une sécularisation volontariste : la religion reléguée dans la sphère privée, l'État fondé sur la raison et la science, la modernité identifiée à l'Occident jusque dans les vêtements ; l'État ne se sépare pas de la religion, il la subordonne.
c) La laïcité française () sépare et laisse les cultes libres de s'organiser ; la laïcité turque () contrôle la religion par l'État (Diyanet) et interdit ses manifestations publiques (voile, confréries) : une laïcité autoritaire imposée d'en haut par un État et une armée.
d) Partiellement : la Turquie est devenue un État moderne, les femmes ont voté dès ; mais la société est restée pieuse et, depuis , l'AKP d'Erdoğan a réintroduit l'islam en politique (voile autorisé, Sainte-Sophie, ) : une sécularisation imposée peut être partiellement inversée.
🎯 Rédiger. Pour chaque cas : la forme de sécularisation (imposée, limitée, pluraliste), ses dates clés, ses acteurs (État, armée, Cour suprême, partis, mouvements religieux), ses contestations ; conclure sur « inégale » : le mouvement diffère en intensité et peut reculer.
📌 À retenir
- Turquie : Kemal abolit le sultanat (), le califat (3 mars 1924), impose une sécularisation autoritaire (code civil , alphabet , vote des femmes , laïcité constitutionnelle ) avec contrôle de la religion (Diyanet) et tutelle de l'armée ; contestée depuis par l'AKP d'Erdoğan (voile , Sainte-Sophie ).
- États-Unis : séparation (Premier amendement) mais religion civile et religiosité forte ; guerre froide (« In God We Trust » , Graham) ; Cour suprême contre la prière scolaire () ; droits civiques (King) ; droite religieuse évangélique depuis (Majorité morale, Reagan, Trump), guerres culturelles, Roe () annulé en ; sécularisation limitée et polarisée, montée des sans-religion.
- Inde : sécularisme de / (égale distance, droits personnels communautaires) dans un pays à hindou et musulman ; castes ; Hindutva, RSS, BJP, Ayodhya (, ), Gujarat (), Modi depuis (loi citoyenneté , Cachemire) ; minorités vulnérables ; rivalité nucléaire avec le Pakistan (partition , Cachemire, guerres , , , ).
- La sécularisation est inégale : imposée et réversible (Turquie), limitée par la religiosité (États-Unis), pluraliste mais menacée par le nationalisme religieux (Inde) ; la religion demeure un enjeu politique et géopolitique.
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