Cours
Formes indirectes de la puissance ; la puissance des États-Unis aujourd'hui
La puissance ne se réduit pas aux armées et aux frontières. Une langue parlée sur tous les continents, une plateforme numérique utilisée par trois milliards de personnes, un port ou une voie ferrée construits à l'autre bout du monde : autant de leviers indirects par lesquels un État influence les autres sans les contraindre ouvertement. Ce chapitre étudie trois de ces formes : l'enjeu de la langue (anglais, français, chinois), les nouvelles technologies (géants du numérique face aux États) et la maîtrise des voies de communication (nouvelles routes de la Soie chinoises). Il se conclut par l'étude de la première puissance mondiale, les États-Unis : lieux et formes de leur puissance, débat entre unilatéralisme et multilatéralisme, points d'appui et zones d'influence dans un monde devenu multipolaire.
1. L'enjeu de la langue
1.1 La langue, instrument de puissance
Une langue diffusée à l'étranger est un outil de soft power : elle donne accès à une culture, à des marchés, à des réseaux ; elle façonne la manière de penser et de négocier ; elle attire étudiants, entreprises et élites. L'histoire des langues internationales suit celle des puissances : latin de l'Église, français des cours et de la diplomatie (XVII^e-XIX^e siècles), anglais depuis l'empire britannique et l'hégémonie américaine.
1.2 L'anglais, langue de la mondialisation
L'anglais compte millions de locuteurs natifs mais près de milliard de locuteurs : langue des affaires, de la science ( des publications), d'Internet, de l'aviation, de la culture de masse (cinéma, musique, séries, jeux vidéo). Sa domination tient à l'héritage colonial britannique (Inde, Afrique, Australie) puis à la puissance économique, technologique et culturelle des États-Unis. Elle donne un avantage aux anglophones dans les négociations, les publications et les organisations internationales, et pose la question de la diversité linguistique (l'anglais reste langue de travail de l'Union européenne après le Brexit).
1.3 Le français et la francophonie
Le français est parlé par environ millions de personnes sur les cinq continents ; il est langue officielle dans États, langue de travail de l'ONU, de l'Union européenne, des Jeux olympiques. Sa vitalité vient surtout de l'Afrique, qui regroupera des francophones en grâce à la croissance démographique et à la scolarisation. L'Organisation internationale de la Francophonie (OIF, , États et gouvernements membres ou observateurs) organise cette communauté : sommets, promotion de la langue, coopération, mais aussi diplomatie (positions communes à l'ONU) ; elle inclut des pays non francophones (Arménie, Roumanie) attirés par le réseau. La France y ajoute ses instituts français, ses lycées à l'étranger ( établissements) et ses médias (RFI, TV5 Monde, France 24). Limites : concurrence de l'anglais dans les élites africaines, rejet de la France dans le Sahel, moyens réduits.
1.4 La Chine et les instituts Confucius
Depuis , la Chine a ouvert environ instituts Confucius dans le monde, installés dans des universités partenaires, pour enseigner le chinois et diffuser une image positive du pays : instrument de soft power inspiré des Alliances françaises et du Goethe-Institut, mais piloté par l'État. Ils suscitent la méfiance (censure des sujets sensibles : Tibet, Taïwan, Tiananmen ; surveillance des étudiants chinois) et plusieurs pays occidentaux en ont fermé (États-Unis, Suède, Canada) depuis : le soft power d'un régime autoritaire se heurte à ses propres limites.
2. Les nouvelles technologies : puissance des géants du numérique, impuissance des États ?
2.1 Les géants du numérique, nouveaux acteurs de puissance
Les GAFAM (Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon, Microsoft), rejoints par Nvidia, et leurs homologues chinois BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) plus ByteDance (TikTok) et Huawei, sont des acteurs de puissance à part entière :
- économique : capitalisations boursières supérieures au PIB de la plupart des États (Apple et Microsoft dépassent milliards de dollars) ; trésoreries colossales ; monopoles de fait (Google : des recherches) ;
- territoriale : câbles sous-marins, centres de données, satellites (Starlink de SpaceX, décisif en Ukraine) ;
- informationnelle : contrôle des flux d'information, des données personnelles, des algorithmes qui façonnent l'opinion ; capacité de couper un dirigeant de son audience (Trump exclu de Twitter en ) ;
- quasi diplomatique : le Danemark a nommé en un ambassadeur auprès des GAFAM ; Meta crée sa monnaie (projet Libra, abandonné) ; Microsoft négocie avec les États sur la cybersécurité.
2.2 Les États impuissants ?
Les États peinent à réguler : optimisation fiscale (sièges en Irlande ou au Luxembourg), extraterritorialité, rapidité de l'innovation, dépendance des administrations à leurs services. Les organisations internationales n'ont pas de compétence claire.
Mais ils réagissent :
| Acteur | Moyens |
|---|---|
| Union européenne | RGPD () sur les données, amendes record contre Google ( milliards d'euros), Digital Markets Act et Digital Services Act (-) contre les abus de position dominante et les contenus illicites, taxe numérique ; mais aucun géant européen |
| États-Unis | procès antitrust contre Google et Meta, mais protection de « leurs » champions dans la rivalité avec la Chine ; interdiction de Huawei, contrôle des exportations de puces () ; loi visant TikTok () |
| Chine | contrôle étroit : Grande Muraille numérique qui bloque les GAFAM, mise au pas d'Alibaba et de Jack Ma (), obligation de partager les données avec l'État ; les BATX sont des instruments de la puissance chinoise |
| autres | Inde bannit TikTok () ; Russie tente d'isoler son Internet |
La question « impuissance des États ? » appelle donc une réponse nuancée : les États restent souverains quand ils le veulent (Chine), ou quand ils s'unissent (UE), mais la rivalité sino-américaine transforme la technologie en champ de bataille où les firmes sont autant des instruments que des rivales des États. Les organisations internationales, elles, restent largement absentes.
3. La maîtrise des voies de communication : les « nouvelles routes de la Soie »
3.1 Un projet chinois global
Lancées par Xi Jinping en , les nouvelles routes de la Soie (Belt and Road Initiative) sont un programme d'investissements dans les infrastructures de transport et d'énergie reliant la Chine à l'Europe, à l'Afrique et à l'Asie : une « ceinture » terrestre (voies ferrées Chine-Europe via l'Asie centrale et la Russie, corridor Chine-Pakistan jusqu'au port de Gwadar) et une « route » maritime (ports de Colombo, Djibouti, Le Pirée, Gwadar, Mombasa), complétées par des routes numériques (câbles, 5G Huawei) et polaires. Plus de pays y ont adhéré ; les investissements dépassent milliards de dollars.
3.2 Les objectifs
- Économiques : écouler les surcapacités chinoises (acier, ciment, BTP), sécuriser les approvisionnements en matières premières et en énergie, ouvrir des marchés, internationaliser le yuan ;
- stratégiques : réduire la dépendance au détroit de Malacca (par où passe du pétrole importé, sous surveillance américaine) par des corridors terrestres et des ports amis ; installer une présence (première base militaire chinoise à Djibouti en ) ;
- d'influence : faire de la Chine le centre d'un réseau de dépendances, gagner des soutiens diplomatiques (votes à l'ONU, reconnaissance de Taïwan retirée), proposer un modèle de développement sans conditions politiques.
3.3 Limites et critiques
Le « piège de la dette » : le Sri Lanka, incapable de rembourser, a cédé le port de Hambantota à la Chine pour ans () ; le Monténégro, la Zambie, le Pakistan sont lourdement endettés. Projets surdimensionnés, corruption, main-d'œuvre chinoise, dégâts environnementaux, méfiance croissante (Italie, seul pays du G7 adhérent, s'est retirée en ). Les rivaux répondent : « Global Gateway » européen (), initiatives américaines et japonaises, corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (). La maîtrise des voies de communication apparaît comme un enjeu de puissance majeur du XXI^e siècle, comme le contrôle des mers l'était pour l'empire britannique.
4. La puissance des États-Unis aujourd'hui
4.1 Les lieux et les formes de la puissance
Les États-Unis sont la seule puissance présente au premier rang dans tous les champs. Leur puissance s'incarne dans des lieux emblématiques :
| Lieu | Forme de puissance |
|---|---|
| siège de l'ONU (New York) | diplomatique : le centre du multilatéralisme est sur le sol américain ; veto au Conseil de sécurité ; Washington accueille le FMI et la Banque mondiale |
| Pentagone et bases | militaire : milliards de dollars, bases dans pays, onze porte-avions, commandements régionaux couvrant la planète, OTAN |
| Wall Street (New York) | financière : première bourse mondiale, dollar utilisé dans des transactions de change, sanctions extraterritoriales |
| Silicon Valley | technologique : GAFAM, capital-risque, innovation |
| Hollywood (Los Angeles) | culturelle : cinéma et séries diffusés partout, American way of life, streaming (Netflix, Disney) |
| MIT, Harvard, Stanford | scientifique et universitaire : des premières universités mondiales, prix Nobel, attraction des cerveaux |
| Houston, Texas | énergétique : premier producteur mondial de pétrole et de gaz depuis la révolution du schiste |
4.2 Unilatéralisme et multilatéralisme : un débat international
Les États-Unis ont fondé l'ordre multilatéral de l'après-guerre (ONU, FMI, OTAN, GATT puis OMC) et s'en sont servis pour asseoir leur leadership. Mais ils oscillent entre :
- le multilatéralisme : agir avec les alliés et dans le cadre des institutions (guerre du Golfe en sous mandat de l'ONU, accords de Paris sur le climat en , retour de Biden dans les institutions en , coalition de soutien à l'Ukraine) ;
- l'unilatéralisme : agir seuls, hors des règles communes, quand elles gênent (refus du protocole de Kyoto et de la Cour pénale internationale, invasion de l'Irak en sans l'ONU, retraits de Trump de l'accord de Paris, de l'accord nucléaire iranien et de l'OMS en -, droits de douane, « America First »).
Ce débat traverse la société américaine (isolationnisme contre interventionnisme) et le monde : les alliés dénoncent l'unilatéralisme mais dépendent de la protection américaine ; les rivaux (Chine, Russie) se posent en défenseurs du multilatéralisme tout en le contournant.
4.3 Points d'appui et zones d'influence dans un monde multipolaire
Les États-Unis s'appuient sur des alliances (OTAN en Europe, traités bilatéraux avec le Japon, la Corée du Sud, l'Australie, AUKUS avec le Royaume-Uni et l'Australie en , Quad avec l'Inde et le Japon), sur leurs bases (Allemagne, Japon, Corée, Golfe, Djibouti, Guam) et sur des zones d'influence historiques (Amérique latine, Europe occidentale, Moyen-Orient avec Israël et les monarchies du Golfe). Mais le monde est devenu multipolaire : la Chine conteste l'ordre américain en Asie-Pacifique (mer de Chine, Taïwan), la Russie en Europe orientale, des puissances régionales (Inde, Brésil, Turquie, Arabie saoudite) refusent de choisir ; les BRICS élargis se posent en alternative ; le « Sud global » n'a pas suivi les sanctions contre la Russie. Les États-Unis restent la première puissance (économie, armée, technologie, dollar, universités), mais une puissance contestée et relative, tentée par le repli et concentrée sur la rivalité avec la Chine (« pivot vers l'Asie » depuis ).
5. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Document : « Le port de Hambantota, construit par des entreprises chinoises pour milliard de dollars empruntés à la Chine, n'a jamais été rentable. En , le Sri Lanka, incapable de rembourser, l'a cédé pour ans à une société d'État chinoise. Situé sur la route maritime la plus fréquentée entre l'Asie et l'Europe, à quelques centaines de kilomètres de l'Inde, il inquiète New Delhi et Washington. » a) Présenter le document et le projet dans lequel il s'inscrit. b) Quelle forme de puissance la Chine exerce-t-elle ici ? c) Pourquoi parle-t-on de « piège de la dette » ? d) Pourquoi l'Inde et les États-Unis s'inquiètent-ils ?
Résolution.
a) Récit factuel sur un port sri-lankais financé dans le cadre des nouvelles routes de la Soie, lancées par Xi Jinping en pour relier la Chine à l'Europe et à l'Afrique par des infrastructures.
b) Une puissance indirecte : par le financement et la construction d'infrastructures (voie de communication), la Chine obtient le contrôle d'un point stratégique sans conquête ni contrainte militaire.
c) Le prêt finance un projet non rentable ; l'emprunteur, incapable de rembourser, cède un actif stratégique ; la dette devient un instrument de prise de contrôle et de dépendance politique.
d) L'Inde voit la Chine s'installer à ses portes, sur une route maritime vitale (« collier de perles » de ports chinois autour de l'océan Indien) ; les États-Unis y voient un défi à leur maîtrise des mers et une possible future base ; les routes de la Soie deviennent un enjeu de la rivalité entre grandes puissances.
🎯 Rédiger. Pour une forme indirecte de puissance : l'instrument (langue, plateforme, infrastructure), l'acteur (État ou firme), l'objectif (attraction, dépendance, contrôle) et les limites (rejet, dette, régulation). Pour les États-Unis : un lieu par forme de puissance, puis unilatéralisme contre multilatéralisme avec des exemples datés, puis alliances et contestations.
📌 À retenir
- Langue : l'anglais, langue de la mondialisation ( milliard de locuteurs) ; le français ( millions, avenir africain) porté par l'OIF ( membres) et les réseaux culturels ; le chinois par instituts Confucius, contestés.
- Numérique : GAFAM et BATX, acteurs de puissance économique, territoriale, informationnelle ; États pas impuissants quand ils régulent (UE : RGPD, DMA, DSA), contrôlent (Chine) ou protègent leurs champions (États-Unis) ; organisations internationales absentes.
- Voies de communication : nouvelles routes de la Soie (, pays, milliards) : objectifs économiques, stratégiques (Malacca, Djibouti) et d'influence ; limites : piège de la dette (Hambantota ), méfiance, contre-projets.
- États-Unis : lieux de la puissance (ONU, Pentagone, Wall Street, Silicon Valley, Hollywood, MIT) ; unilatéralisme (Irak , Trump) contre multilatéralisme (ONU , Paris ) ; alliances (OTAN, AUKUS, Quad) et zones d'influence dans un monde multipolaire contesté par la Chine et la Russie.
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