Cours
Les grandes révolutions techniques de l'information
Un lycéen d'aujourd'hui reçoit en une journée plus d'informations qu'un paysan du XVIII^e siècle en toute une vie. Cette abondance est le produit de révolutions techniques successives : l'imprimerie qui multiplie les textes, la presse à grand tirage qui les vend à tous, la radio et la télévision qui portent le son et l'image dans chaque foyer, Internet qui rend chacun émetteur et récepteur d'une information mondialisée et individualisée. Ce chapitre ouvre le thème 4. Il part d'un état des lieux : comment s'informe-t-on aujourd'hui ? Il suit ensuite les trois jalons de l'axe 1 : l'information imprimée, l'information par le son et l'image, l'information mondialisée et individualisée.
1. Comment s'informe-t-on aujourd'hui ?
1.1 Des médias et des supports multiples
L'information est un ensemble de faits rapportés et mis en forme pour être communiqués ; les médias (presse écrite, radio, télévision, sites, réseaux sociaux) sont les moyens de sa diffusion. Aujourd'hui, ils coexistent et se combinent : un même titre (Le Monde, la BBC) est lu sur papier, écouté en podcast, consulté sur son site et ses comptes sociaux. Les supports se sont multipliés (papier, ondes, écrans, smartphone) et l'information est devenue continue (chaînes d'info en direct, notifications) et abondante : heures de vidéo sont mises en ligne chaque minute sur YouTube.
1.2 Des pratiques différenciées
| Selon | Constats |
|---|---|
| l'âge | les plus de ans s'informent d'abord par la télévision () et la presse ; les - ans par les réseaux sociaux et YouTube (), la télévision ne venant qu'ensuite |
| le milieu social | les diplômés lisent davantage la presse de référence et payent des abonnements ; la défiance envers les médias est plus forte dans les milieux populaires |
| le territoire | la presse quotidienne régionale reste forte dans les zones rurales et les petites villes ; les métropoles concentrent les médias nationaux ; à l'échelle mondiale, l'accès dépend de la connexion ( de la population mondiale connectée) et de la liberté de la presse (Chine, Russie, Corée du Nord contrôlent) |
| les individus | chacun compose son « menu » informationnel ; algorithmes et abonnements créent des bulles où l'on ne rencontre que ce qui nous ressemble |
La défiance est un trait majeur : en France, moins d'un tiers des personnes font confiance aux médias, tandis que des jeunes s'informent principalement par les réseaux sociaux, où circulent aussi rumeurs et fausses nouvelles. Ces constats justifient l'éducation aux médias et le regard historique qui suit.
2. L'information imprimée : de l'imprimerie à la presse à grand tirage
2.1 L'imprimerie, première révolution (vers 1450)
Vers , à Mayence, Gutenberg met au point l'imprimerie à caractères mobiles en métal, associée à la presse à vis et à l'encre grasse : on peut composer une page, la tirer à des centaines d'exemplaires, puis réutiliser les caractères. La Bible de Gutenberg () inaugure l'ère du livre imprimé : millions de volumes avant , millions au XVI^e siècle. Conséquences : baisse du prix des textes, diffusion des idées (Réforme de Luther, , propagée par des millions de pamphlets), naissance des « occasionnels » et des gazettes ; les pouvoirs répondent par la censure (Index des livres interdits, ; privilèges royaux). Le premier périodique français, La Gazette de Théophraste Renaudot (), est un organe officiel du pouvoir de Richelieu.
2.2 La presse au XIX^e siècle : vers le grand tirage
Trois facteurs font de la presse un média de masse au XIX^e siècle :
- techniques : la presse rotative (Marinoni, : exemplaires à l'heure), le papier bon marché à base de bois, la linotype (), le télégraphe () qui apporte les nouvelles en temps réel, les agences de presse (Havas, ), le chemin de fer qui distribue les journaux ;
- économiques : Émile de Girardin lance La Presse () à moitié prix grâce à la publicité et aux feuilletons (Balzac, Dumas) ; les journaux à un sou (Le Petit Journal, ) visent le peuple ;
- sociaux et politiques : alphabétisation (école obligatoire en ), urbanisation, démocratisation ; la loi du juillet sur la liberté de la presse supprime autorisation préalable et censure.
À la Belle Époque, la France est le premier pays de presse : Le Petit Parisien dépasse million d'exemplaires en , quatre quotidiens tirent à plus d'un million ; quotidiens à Paris. La presse informe, distrait (faits divers, feuilletons), forme l'opinion publique et devient un pouvoir, non sans dérives (presse vénale financée par les emprunts russes, campagnes de haine pendant l'affaire Dreyfus).
3. L'information par le son et l'image : radio et télévision au XX^e siècle
3.1 La radio
Née des travaux de Marconi () et des besoins militaires de la Première Guerre mondiale, la radio devient un média de masse dans l'entre-deux-guerres : premières émissions régulières (Radio Tour Eiffel , BBC ), postes dans millions de foyers français en . Elle apporte l'information en direct, à domicile, à ceux qui ne lisent pas ; elle crée une écoute collective et un lien avec la voix des dirigeants (« causeries au coin du feu » de Roosevelt, ). Elle est aussi un instrument de propagande : Goebbels distribue le poste bon marché Volksempfänger ; pendant la guerre, Radio Paris collaborationniste s'oppose à la BBC (« Les Français parlent aux Français », appel du juin ) ; des guerres d'ondes opposent Radio Free Europe et les brouilleurs soviétiques. Après , transistor () et FM la rendent mobile et individuelle ; les « radios libres » sont légalisées en France en .
3.2 La télévision
Expérimentée dans les années , la télévision conquiert les foyers après : des foyers français équipés en , en , en . Elle ajoute l'image à l'information : le journal télévisé ( en France) devient le grand rendez-vous des familles ( heures) ; les événements se vivent en direct et en mondovision (couronnement d'Élisabeth II , premiers pas sur la Lune en suivis par millions de téléspectateurs, chute du mur en ). La télévision façonne la vie politique (débat Kennedy-Nixon , débats présidentiels français depuis ) et la culture de masse.
Elle pose la question du contrôle : en France, monopole d'État (ORTF, -) où le ministre de l'Information supervise le journal (« la télévision est la voix de la France », Peyrefitte) ; libéralisation progressive (fin du monopole en , chaînes privées, privatisation de TF1 en , autorité de régulation, CSA puis Arcom). Ailleurs, la télévision est un instrument de propagande des dictatures. La multiplication des chaînes (câble, satellite, TNT en ), les chaînes d'information en continu (CNN , guerre du Golfe en direct en , LCI , BFM TV ) transforment le rapport au temps : l'information devient un flux permanent, au risque du spectacle et de l'émotion.
4. L'information mondialisée et individualisée : naissance et extension d'Internet
4.1 Naissance et extension
Internet naît d'un projet militaire américain, Arpanet (), réseau conçu pour résister à une attaque en reliant des ordinateurs sans centre. Les universités le développent (courrier électronique , protocole TCP/IP ) ; en -, Tim Berners-Lee, au CERN à Genève, invente le World Wide Web (pages, liens hypertextes, navigateur), offert gratuitement au public. L'extension est fulgurante : millions d'internautes en , milliard en , milliards en ( de l'humanité). Étapes : moteurs de recherche (Google ), haut débit, Web 2.0 participatif (Wikipédia , Facebook , YouTube , Twitter ), smartphone (iPhone ) qui met Internet dans la poche, plateformes vidéo et messageries (Instagram, WhatsApp, TikTok ).
4.2 Une information mondialisée
Internet abolit les distances et les délais : une information est accessible partout instantanément ; les sites d'information et les réseaux sociaux forment un espace public mondial (printemps arabes de relayés par Facebook et Twitter, guerre d'Ukraine documentée en temps réel). Les médias traditionnels migrent en ligne (sites, applications, éditions numériques) et de nouveaux acteurs mondiaux dominent la diffusion : Google et Meta captent l'essentiel de la publicité, ce qui fragilise économiquement la presse (chute des ventes papier, disparition de titres).
4.3 Une information individualisée
Chacun devient producteur d'information (blogs, vidéos, tweets, témoignages en direct) et compose sa propre consommation : abonnements, chaînes, podcasts, notifications. Les algorithmes des plateformes sélectionnent ce que chacun voit selon ses clics passés : personnalisation qui enferme dans des bulles de filtres et favorise les contenus émotionnels. Cette individualisation a un revers : fragmentation de l'espace public, désinformation (fake news), théories du complot, manipulation par des acteurs étatiques (fermes à trolls), surveillance des données. Elle pose la question de la régulation (Digital Services Act européen, ) et de l'éducation aux médias, objets du chapitre suivant.
5. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Document : affiche du Petit Journal, : « Le Petit Journal, million d'exemplaires, centimes, le plus fort tirage des journaux du monde entier, supplément illustré le dimanche ». a) Présenter le document. b) Quelles innovations techniques, économiques et politiques rendent possible ce tirage ? c) Quels publics vise ce journal et par quels moyens ? d) En quoi cette révolution annonce-t-elle celles du XX^e siècle ?
Résolution.
a) Affiche publicitaire d'un quotidien populaire parisien, , sous la III^e République, à l'apogée de la presse à grand tirage.
b) Techniques : rotatives (Marinoni), papier bois, linotype, télégraphe, chemin de fer. Économiques : prix d'un sou permis par la publicité et les gros tirages. Politiques et sociales : liberté de la presse (), alphabétisation (), urbanisation.
c) Les classes populaires urbaines et rurales : prix minime, langue simple, faits divers, feuilletons, supplément illustré en couleurs qui touche même ceux qui lisent peu.
d) Elle installe l'information de masse, quotidienne, financée par la publicité et mêlant information et divertissement : la radio, la télévision puis Internet reprendront ce modèle en y ajoutant le direct, l'image, puis la participation et la personnalisation.
🎯 Rédiger. Pour chaque révolution : la technique (date, inventeur), le média qu'elle crée, ses effets sur la diffusion (qui, combien, à quelle vitesse), ses effets politiques (opinion, propagande, contrôle) et ses limites ; conclure sur ce qui change et ce qui demeure (le contrôle de l'information).
📌 À retenir
- Aujourd'hui : médias et supports multiples, information continue et abondante ; pratiques différenciées selon l'âge (télévision contre réseaux sociaux), le milieu, le territoire ; défiance et bulles.
- Imprimé : Gutenberg (v. , caractères mobiles) diffuse livres et idées ; presse à grand tirage au XIX^e siècle grâce aux techniques (rotative, télégraphe), à la publicité (Girardin ), à l'alphabétisation et à la loi de ; Le Petit Parisien million en .
- Son et image : radio (années , direct, propagande, BBC contre Radio Paris) ; télévision (journal télévisé , des foyers en , mondovision, monopole ORTF puis libéralisation, information en continu).
- Internet : Arpanet , Web (Berners-Lee), milliards d'internautes ; information mondialisée (instantanée, plateformes) et individualisée (chacun producteur, algorithmes, bulles), avec fragilisation de la presse et désinformation.
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