Cours
L'industrialisation et l'accélération des transformations économiques et sociales en France
Au milieu du XIXe siècle, la France entre dans l'industrialisation : machines à vapeur, usines, chemins de fer, banques transforment la production et les villes. Sous le Second Empire (-), le mouvement s'accélère, encouragé par l'État. Mais la France reste un pays de paysans : la modernisation est inégale, et elle fait naître une question sociale, celle de la condition ouvrière, qui devient un enjeu politique majeur. Ce chapitre étudie les transformations des modes de production, la place du monde rural et les réponses apportées aux ouvriers, à travers Paris haussmannien, les frères Pereire et le droit de grève de .
1. La transformation des modes de production
1.1 Machines, usines, salariat
L'industrialisation repose sur la mécanisation : la machine à vapeur (charbon) remplace l'énergie humaine, animale et hydraulique ; la France compte machines à vapeur en , en . Les secteurs moteurs sont le textile (filatures et tissages du Nord, de l'Alsace, de Normandie), la sidérurgie (Le Creusot, Lorraine) et le charbon (Nord-Pas-de-Calais, Saint-Étienne : millions de tonnes en , millions en ). Le travail se concentre dans des usines (fabriques) et l'essor du salariat remplace peu à peu l'artisanat et le travail à domicile : l'ouvrier vend sa force de travail contre un salaire, soumis au règlement d'atelier, à l'horloge et au contremaître. Mais en , la majorité des « ouvriers » travaillent encore dans de petits ateliers ou à domicile.
1.2 La révolution des transports
Le chemin de fer est le cœur de la croissance : km de voies en , km en , organisées en étoile autour de Paris par six grandes compagnies (loi de , conventions de ). Il abaisse le coût des transports, unifie le marché national, stimule la sidérurgie et le charbon, fait naître des villes-gares. Le télégraphe électrique () et la navigation à vapeur complètent le réseau ; le canal de Suez () ouvre la route de l'Asie.
1.3 La modernisation encouragée par le Second Empire
Napoléon III, influencé par les idées saint-simoniennes (le progrès par l'industrie et la banque), fait de l'État un acteur de la modernisation : garanties d'intérêt aux compagnies de chemin de fer, grands travaux (Paris, ports, Landes), traité de libre-échange avec le Royaume-Uni () qui force l'industrie à se moderniser, Expositions universelles de et . Les frères Pereire, Émile et Isaac, saint-simoniens, fondent en le Crédit mobilier, banque qui collecte l'épargne du public pour financer chemins de fer (Midi, Est), compagnies de navigation (Messageries maritimes, Transatlantique), immobilier parisien, éclairage au gaz ; leur empire s'effondre en face à leurs rivaux Rothschild, mais ils ont montré le rôle nouveau de la banque dans l'industrialisation. Les grands magasins (Bon Marché, ) et la publicité annoncent la société de consommation.
2. Un pays qui reste rural
2.1 L'importance du monde rural
En , près de des Français vivent à la campagne et l'agriculture emploie encore la moitié des actifs. L'industrialisation française est plus lente et plus diffuse qu'en Angleterre : petites exploitations (le Code civil partage les héritages), industries rurales (textile à domicile, forges), main-d'œuvre saisonnière. Les campagnes se modernisent pourtant : engrais, drainage, machines, spécialisation (vigne, élevage), désenclavement par le rail ; la production agricole augmente de moitié entre et .
2.2 Les débuts de l'exode rural
À partir des années , la population rurale cesse de croître puis diminue : c'est le début de l'exode rural. Les jeunes, les journaliers et les artisans ruraux, privés de travail par la mécanisation et la concurrence des produits industriels, partent vers les villes et les usines. Paris passe de million d'habitants en à millions en ; Lyon, Marseille, Lille, Saint-Étienne grossissent. Les migrations sont souvent temporaires (maçons de la Creuse) avant de devenir définitives.
3. Paris haussmannien : la transformation d'une ville
Sous le Second Empire, le préfet de la Seine Georges Haussmann (-) transforme Paris pour Napoléon III : percement de grands boulevards rectilignes (Sébastopol, Saint-Michel, Haussmann), gares reliées, égouts ( km) et adduction d'eau, parcs (Buttes-Chaumont, bois de Boulogne et de Vincennes), immeubles à façade uniforme, annexion des communes voisines ( : arrondissements). Objectifs : hygiène (choléra de et ), circulation et commerce, prestige impérial, mais aussi ordre public (larges avenues difficiles à barricader). Coût : milliards de francs, financés par l'emprunt. Conséquences sociales : les classes populaires chassées du centre (loyers) vers les quartiers de l'est et les faubourgs : la ségrégation socio-spatiale s'accentue (beaux quartiers de l'ouest, ouvriers à Belleville, Ménilmontant).
4. La question sociale
4.1 La condition ouvrière
Les ouvriers d'usine subissent des journées de à heures, des salaires faibles (femmes payées moitié moins, enfants au travail malgré la loi de limitant à ans l'âge d'embauche), l'insalubrité des logements, l'insécurité (accidents, chômage, maladie sans protection), le livret ouvrier qui les contrôle. Les enquêtes (Villermé, ) révèlent la misère des faubourgs de Lille ou Mulhouse. Cette question sociale, c'est-à-dire la place des ouvriers dans la société industrielle, devient un enjeu politique : elle a nourri les journées de juin et inquiète les élites.
4.2 Les réponses
- Le paternalisme patronal : cités ouvrières (Mulhouse, Le Creusot des Schneider), caisses de secours, écoles d'usine, en échange de la docilité.
- Les mutuelles et sociétés de secours, tolérées puis encouragées par l'Empire.
- Le mouvement ouvrier : malgré l'interdiction des coalitions (loi Le Chapelier de , Code pénal), grèves des canuts lyonnais (, ), sociétés secrètes ; en , le manifeste des Soixante réclame des candidats ouvriers et l'Association internationale des travailleurs est fondée à Londres. Les idées socialistes (Proudhon, Blanc, puis Marx) se diffusent.
4.3 25 mai 1864 : le droit de grève
Napoléon III, qui veut détacher les ouvriers des républicains, fait voter la loi du 25 mai 1864 (loi Ollivier) qui abroge le délit de coalition : la grève cesse d'être un crime, à condition d'être pacifique et sans atteinte à la liberté du travail. Les grèves se multiplient (Le Creusot ). En , les chambres syndicales sont tolérées. C'est une réponse à l'une des attentes du mouvement ouvrier, mais le syndicat ne sera légalisé qu'en .
5. Exemple résolu : analyser un document
Document. Émile Zola, Au Bonheur des Dames, (roman situé sous le Second Empire) : « C'était la cathédrale du commerce moderne, solide et légère, faite pour un peuple de clientes. […] Les rayons regorgeaient, la marchandise débordait […] ; et les femmes, prises à cette flatterie de leur désir, s'oubliaient là. » Et Denise, vendeuse : « Elle gagnait à peine de quoi vivre, debout douze heures par jour. »
Consigne. Montrer que ce texte témoigne des transformations économiques et sociales du Second Empire.
Résolution.
- Présenter : roman naturaliste de Zola publié en mais documenté sur le Bon Marché de Boucicaut, fondé en ; source littéraire, à confronter aux faits.
- Transformations économiques : le grand magasin (« cathédrale du commerce »), architecture de fer et de verre, abondance de la marchandise produite en usine, prix fixes, séduction de la clientèle : naissance de la consommation de masse, liée au chemin de fer et à la production industrielle.
- Transformations sociales : une clientèle bourgeoise féminine des beaux quartiers haussmanniens ; derrière, des employées surexploitées (douze heures debout, salaire de survie) : la question sociale s'étend aux employés du commerce.
- Limites : fiction écrite après l'Empire ; vision parisienne, qui ne dit rien du monde rural majoritaire.
🎯 Rédiger. Chiffrer les transformations (km de rail, machines, population de Paris) ; distinguer modes de production (usine, salariat), monde rural (majoritaire, exode qui commence) et question sociale (condition ouvrière, réponses) ; citer les trois points de passage : Haussmann, Pereire, mai .
📌 À retenir
- Modes de production : machine à vapeur (), usines et salariat, textile, sidérurgie, charbon ; chemin de fer ( km) en étoile ; État saint-simonien de Napoléon III, libre-échange (), frères Pereire et Crédit mobilier ().
- Monde rural majoritaire (), petites exploitations, modernisation lente ; exode rural amorcé dans les années (Paris millions).
- Paris haussmannien (-) : boulevards, égouts, parcs, arrondissements ; hygiène, circulation, ordre ; ségrégation est / ouest.
- Question sociale : condition ouvrière (journées de à h, livret, enfants), paternalisme, mutuelles, mouvement ouvrier (canuts, manifeste des Soixante, AIT ) ; 25 mai 1864, droit de grève.
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