Cours
Introduction : quatre disciplines pour comprendre le monde
Pourquoi la guerre en Ukraine ? Pourquoi les États-Unis et la Chine s'affrontent-ils sur les semi-conducteurs ? Pourquoi une frontière passe-t-elle ici et pas là ? Pour répondre, il ne suffit pas d'une seule discipline. La spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP) croise quatre regards : l'histoire explique d'où viennent les situations, la géographie les situe dans l'espace, la science politique analyse le pouvoir et les régimes, la géopolitique étudie les rivalités et coopérations entre acteurs sur des territoires. Ce chapitre d'introduction présente chacune de ces disciplines, ses questions, ses méthodes, ses outils, et les capacités que la spécialité développe : analyser, se documenter, travailler de manière autonome, s'exprimer à l'oral.
1. L'histoire : comprendre le présent par le passé
1.1 Une science du temps
L'histoire étudie les sociétés humaines dans le temps. Elle ne se contente pas de raconter : elle explique les changements, les continuités, les ruptures, et cherche les causes multiples d'un événement (économiques, politiques, sociales, culturelles). Elle apprend à se méfier des explications uniques et des anachronismes (juger le passé avec les idées d'aujourd'hui). L'historien distingue le temps court de l'événement (la chute du mur de Berlin le novembre ), le temps moyen des conjonctures (la guerre froide, -) et le temps long des structures (Fernand Braudel : le capitalisme, les mentalités).
1.2 Les matériaux de l'historien
| Matériau | Définition | Exemples et précautions |
|---|---|---|
| la trace | tout ce que le passé a laissé, volontairement ou non : objets, monuments, paysages, textes | une pièce de monnaie, un limes, un cimetière ; la trace est muette, il faut l'interroger |
| l'archive | document conservé et classé (actes, lettres, registres, photographies, films, données numériques) | archives nationales, municipales, d'entreprise ; certaines sont fermées ou détruites ; l'absence d'archive est elle-même une information |
| le témoignage | récit d'une personne qui a vécu l'événement | mémoires, entretiens, journaux intimes ; subjectif, sélectif, reconstruit après coup ; à croiser avec d'autres sources |
| le récit | la mise en forme par l'historien, qui sélectionne, ordonne, explique et argumente | l'histoire est une reconstruction vérifiable, pas une vérité définitive : chaque génération réécrit à partir de nouvelles sources et questions |
Critique des sources : qui a produit le document ? quand ? pour qui ? dans quel but ? que dit-il et que tait-il ? C'est la méthode fondamentale, apprise dès ce chapitre et utilisée dans toutes les analyses de documents.
1.3 Histoire et mémoire
L'histoire vise la connaissance vérifiée ; la mémoire est le souvenir, individuel ou collectif, chargé d'émotion et sélectif (mémoire de la Shoah, de la guerre d'Algérie). L'histoire étudie les mémoires comme des objets ; les pouvoirs politiques utilisent la mémoire (commémorations, manuels) pour construire une identité, ce que l'historien analyse avec distance.
2. La géographie : comprendre l'organisation de l'espace
2.1 Espace et territoire
La géographie étudie la façon dont les sociétés occupent, organisent et transforment l'espace. Elle distingue :
- l'espace : l'étendue terrestre, avec ses distances, ses reliefs, ses ressources, ses réseaux ;
- le territoire : un espace approprié par un groupe qui le délimite, le nomme, l'aménage et s'y identifie (un État, une région, un quartier, mais aussi le territoire d'un gang ou d'un club). Le territoire suppose des frontières ou des limites, un pouvoir, une identité.
La géographie pose des questions : où ? pourquoi là ? avec quels effets ? Elle analyse les localisations (pourquoi les grandes villes sur les littoraux ?), les flux (marchandises, migrants, données), les réseaux (ports, câbles sous-marins) et les inégalités spatiales (centres et périphéries).
2.2 L'analyse multiscalaire
Un même phénomène change de sens selon l'échelle à laquelle on l'observe. L'analyse multiscalaire consiste à emboîter les échelles :
| Échelle | Exemple : la production d'un smartphone |
|---|---|
| mondiale | conception aux États-Unis, composants de Corée, Taïwan, Japon, assemblage en Chine, vente partout : une chaîne de valeur globale |
| régionale / nationale | la Chine capte l'assemblage puis remonte vers la conception ; les États-Unis restreignent les exportations de puces |
| locale | Shenzhen, ville-usine devenue pôle d'innovation ; une usine Foxconn de ouvriers ; un magasin dans une rue commerçante |
Changer d'échelle révèle des acteurs et des logiques différents et évite les conclusions hâtives : un phénomène marginal à l'échelle mondiale peut être décisif localement.
2.3 La représentation cartographique
La carte est l'outil majeur du géographe : elle représente des informations localisées à une échelle donnée, avec une légende organisée (souvent en trois parties : constats, dynamiques, acteurs) et des figurés (ponctuels, linéaires, de surface). Toute carte est un choix : de projection (la projection de Mercator gonfle les hautes latitudes), de centrage (l'Europe au centre, ou le Pacifique), de thème, de couleurs. La carte peut donc informer mais aussi orienter le regard, voire servir la propagande ; le géographe apprend à la lire de façon critique et à en produire (croquis, schéma).
3. La science politique : comprendre le pouvoir
3.1 Qu'est-ce que le politique ?
La science politique étudie le pouvoir : comment il s'acquiert, s'exerce, se conserve et se conteste. On distingue :
- le politique (au masculin) : tout ce qui concerne l'organisation du pouvoir dans une société, la manière de gouverner et de trancher les désaccords ;
- la politique : l'activité de ceux qui se disputent et exercent le pouvoir (partis, élections, gouvernements) ;
- les politiques publiques : les actions concrètes menées par le pouvoir (politique de santé, de défense).
Max Weber définit l'État comme l'institution qui revendique avec succès le monopole de la violence physique légitime sur un territoire. Le pouvoir n'est pas seulement la contrainte : il repose sur la légitimité (traditionnelle, charismatique, rationnelle-légale) et sur le consentement.
3.2 Les objets de la science politique
Les régimes politiques (démocratie, autoritarisme, totalitarisme) et leurs transformations ; les institutions (constitution, parlement, justice) ; les acteurs (partis, syndicats, mouvements sociaux, médias) ; les comportements (vote, abstention, engagement) ; les idées (libéralisme, socialisme, nationalisme) ; les relations internationales. Ses méthodes empruntent à la sociologie (enquêtes, statistiques), à l'histoire (comparaison dans le temps), au droit (analyse des institutions) et à la philosophie (concepts : liberté, souveraineté, citoyenneté).
4. La géopolitique : comprendre les rivalités de pouvoir sur les territoires
4.1 Définition
La géopolitique étudie les rivalités de pouvoir sur des territoires et les représentations que s'en font les acteurs (Yves Lacoste). Elle combine géographie et science politique : qui veut contrôler quel espace, pourquoi, avec quels moyens, contre qui ? Ses questions portent sur les frontières, les ressources (eau, pétrole, terres rares), les voies de communication (détroits, câbles), les zones d'influence, les identités (langues, religions), à toutes les échelles, du quartier à la planète.
4.2 Enjeux, coopérations et rivalités
- Les enjeux de pouvoir : un territoire vaut par ses ressources, sa position (le détroit d'Ormuz), sa population, son symbole (Jérusalem) ;
- les rivalités peuvent être armées (Ukraine depuis ), économiques (sanctions), culturelles (langue), juridiques (mer de Chine méridionale) ;
- les coopérations naissent aussi des territoires partagés : Union européenne, gestion d'un fleuve (Rhin, Nil), organisations internationales (ONU), traités.
4.3 Le poids de l'histoire et des représentations
Les rivalités actuelles s'enracinent dans l'histoire : tracés coloniaux des frontières africaines, mémoire de l'empire pour la Russie, partition de entre Inde et Pakistan. Les représentations (cartes mentales, récits nationaux, « ennemis héréditaires ») pèsent autant que les faits : la géopolitique analyse les discours des acteurs comme des armes.
5. Les capacités travaillées en HGGSP
| Capacité | Ce que cela signifie |
|---|---|
| analyser | identifier la nature, l'auteur, le contexte et le point de vue d'un document ; confronter des sources ; expliquer un phénomène par ses causes et ses échelles |
| se documenter | chercher des informations fiables (sites institutionnels, presse de référence, ouvrages), vérifier, citer ses sources, distinguer fait, opinion, rumeur |
| travailler de manière autonome | organiser son travail sur la durée (fiches, frises, cartes mentales), préparer un exposé, gérer un dossier documentaire |
| s'exprimer à l'oral | construire une argumentation en temps limité, la présenter clairement, répondre à des questions : préparation du grand oral et des exposés |
Les épreuves de la spécialité (dissertation et étude critique de documents en terminale) s'appuient sur ces capacités : en première, les contrôles combinent questions de connaissances, analyse de documents et réponse argumentée.
6. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Document : carte publiée par un journal chinois montrant la mer de Chine méridionale avec une ligne « en neuf traits » englobant la plupart des îles, accompagnée de la légende « territoires historiques chinois ». a) Quelle discipline permet d'analyser le tracé et ses enjeux ? b) Quelles questions de critique de source poser ? c) Comment l'analyse multiscalaire éclaire-t-elle le document ? d) En quoi la carte est-elle un instrument géopolitique ?
Résolution.
a) La géopolitique : rivalités de pouvoir (Chine, Vietnam, Philippines, États-Unis) sur un territoire maritime riche en ressources et en routes commerciales, avec des représentations concurrentes.
b) Auteur (un journal chinois, proche du pouvoir), destinataires (opinion chinoise et internationale), intention (affirmer une souveraineté), contexte (arbitrage international de défavorable à la Chine), ce que la carte tait (les revendications des voisins, la décision de justice).
c) À l'échelle mondiale : rivalité États-Unis / Chine pour le contrôle d'une route où passe un tiers du commerce maritime ; régionale : contestation par les États riverains ; locale : îlots artificiels, bases militaires, pêcheurs chassés.
d) La carte ne décrit pas, elle revendique : le choix des traits, des couleurs et du mot « historiques » construit une représentation destinée à légitimer une appropriation ; la lire de façon critique est un acte géopolitique.
🎯 Rédiger. Devant tout document : nature, auteur, date, destinataire, intention, contexte ; puis les échelles ; puis les acteurs et leurs représentations ; enfin, nommer la discipline qui éclaire le mieux chaque aspect.
📌 À retenir
- Histoire : expliquer le passé par la trace, l'archive, le témoignage, mis en récit après critique des sources ; distinguer histoire et mémoire ; temps court, moyen, long.
- Géographie : espace et territoire (espace approprié) ; analyse multiscalaire (mondial, national, local) ; la carte, outil et choix, à lire de façon critique.
- Science politique : le politique (organisation du pouvoir), la politique (compétition), les politiques publiques ; l'État (monopole de la violence légitime) ; régimes, institutions, acteurs, comportements, idées.
- Géopolitique : rivalités et coopérations de pouvoir sur des territoires, enjeux (ressources, position, symboles), poids de l'histoire et des représentations.
- Capacités : analyser, se documenter, travailler de manière autonome, s'exprimer à l'oral.
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