Cours
Liberté ou contrôle de l'information ; l'information à l'heure d'Internet
Une information libre éclaire l'opinion et contrôle les puissants ; une information contrôlée ou manipulée la trompe. Depuis que l'information est devenue un pouvoir, elle est l'objet d'une lutte entre ceux qui veulent la diffuser et ceux qui veulent la maîtriser : l'opinion elle-même, le marché, l'État. Ce chapitre suit les trois jalons de l'axe 2 : l'affaire Dreyfus et la presse (l'information dépend-elle de l'opinion ?), l'histoire de l'agence Havas et de l'AFP (l'information entre le marché et l'État), les médias et la guerre du Vietnam (information et propagande en temps de guerre). Il conclut sur l'information à l'heure d'Internet : une information fragmentée et horizontale, les témoignages et lanceurs d'alerte, les théories du complot.
1. L'information dépendante de l'opinion ? L'affaire Dreyfus et la presse
1.1 Une affaire née dans la presse
En octobre , le capitaine Alfred Dreyfus, officier juif, est arrêté pour avoir livré des documents à l'Allemagne, sur la foi d'un bordereau et d'une expertise graphologique douteuse. C'est la presse antisémite, La Libre Parole d'Édouard Drumont, qui révèle l'arrestation et impose le récit du « traître juif » ; condamné à huis clos, dégradé publiquement en janvier , Dreyfus est déporté à l'île du Diable. L'opinion, unanime, le croit coupable : la presse a dit vrai avant tout jugement, et l'armée a fabriqué un dossier secret.
1.2 La presse fait éclater l'affaire
En , le colonel Picquart découvre que le vrai coupable est le commandant Esterhazy ; l'armée l'écarte. La famille Dreyfus et quelques intellectuels alertent la presse : en novembre , Le Figaro publie les lettres d'Esterhazy ; le janvier , deux jours après l'acquittement d'Esterhazy, Émile Zola publie dans L'Aurore de Clemenceau « J'accuse…! », lettre ouverte au président de la République qui nomme les responsables ( exemplaires vendus). Zola est condamné pour diffamation mais l'affaire devient publique : la France se divise entre dreyfusards (L'Aurore, Le Siècle, la Ligue des droits de l'homme) et antidreyfusards (La Libre Parole, La Croix, Le Petit Journal, la Ligue de la patrie française). Les pétitions d'intellectuels (mot inventé alors), les caricatures, les Unes se répondent ; la découverte du faux Henry (août ) impose la révision ; Dreyfus est rejugé, à nouveau condamné à Rennes (), gracié, puis réhabilité en .
1.3 Ce que révèle l'affaire
- La presse libre (loi de ) est capable de renverser une erreur judiciaire contre l'armée et l'État : c'est le pouvoir d'une information indépendante.
- Mais la presse dépend de l'opinion : la majorité des titres à grand tirage, pour ne pas perdre leurs lecteurs, suivent et attisent l'antisémitisme et le nationalisme ; Le Petit Journal reste antidreyfusard ; les journaux vivent de ce que le public veut lire.
- L'affaire montre que l'information est un combat entre récits concurrents, où comptent les preuves, les personnalités (Zola, Clemenceau) et l'organisation de l'opinion (ligues, pétitions) ; elle fonde le rôle de l'intellectuel et le modèle du journalisme d'enquête.
2. L'information entre le marché et l'État : histoire de l'agence Havas et de l'AFP
2.1 Havas, première agence de presse mondiale (1835-1940)
Charles-Louis Havas fonde en à Paris la première agence de presse : elle collecte les nouvelles (par correspondants, pigeons voyageurs, puis télégraphe à partir de ) et les vend aux journaux, qui ne peuvent entretenir des envoyés partout. Ses anciens employés créent Reuters à Londres () et Wolff à Berlin : en , les trois agences se partagent le monde par un cartel (Havas : France, Europe latine, Amérique latine, empire colonial). Havas ajoute une régie publicitaire () qui domine le marché de la publicité en France : l'agence contrôle à la fois l'information et son financement, et vend ses nouvelles aux journaux qui lui achètent de la publicité. Elle dépend aussi de l'État : subventions, dépêches officielles, proximité avec le Quai d'Orsay qui l'utilise pour la propagande à l'étranger. Une information à la fois marchandise et instrument de puissance.
2.2 De la guerre à l'AFP (1940-1957)
En , le régime de Vichy nationalise la branche information d'Havas, qui devient l'Office français d'information (OFI), organe de propagande contrôlé par l'occupant. À la Libération, le août , des journalistes résistants s'emparent des locaux et fondent l'Agence France-Presse (AFP), agence publique. Le statut de , voté à l'unanimité, lui donne son indépendance : ni capital privé ni tutelle directe de l'État, un conseil d'administration où siègent les journaux clients et les personnels, l'obligation d'une information « exacte, impartiale et digne de confiance », mais un financement qui reste majoritairement public (abonnements de l'État, environ des recettes aujourd'hui).
2.3 Une tension permanente
L'AFP est aujourd'hui la troisième agence mondiale ( journalistes, pays, dépêches en six langues, fact-checking depuis ), concurrente de Reuters (racheté par le groupe canadien Thomson) et d'Associated Press (coopérative des journaux américains). Son histoire illustre les deux dépendances de l'information : le marché (Havas vendait ses nouvelles et sa publicité ; l'AFP doit vendre à des médias appauvris et aux plateformes) et l'État (subventions, propagande de guerre, garantie d'indépendance par la loi). L'indépendance n'est jamais acquise : elle repose sur un statut, une déontologie et un équilibre financier.
3. Information et propagande en temps de guerre : les médias et la guerre du Vietnam
3.1 La première guerre télévisée
Les États-Unis s'engagent massivement au Vietnam à partir de (jusqu'à soldats en ) pour empêcher la victoire du Nord communiste. C'est la première guerre couverte par la télévision : journalistes accrédités en , images tournées sans censure militaire (contrairement à -) et diffusées le soir même dans les foyers américains ( équipés). Le gouvernement mène une propagande optimiste (« la lumière au bout du tunnel », bilans de morts ennemis gonflés), mais des reporters (Morley Safer filmant en des Marines incendiant un village) et des photographes (la petite fille brûlée au napalm, ; l'exécution d'un prisonnier vietcong en pleine rue, ) montrent une autre réalité.
3.2 L'offensive du Têt et le retournement de l'opinion
En janvier-février , l'offensive du Têt lancée par le Nord et le Vietcong attaque cent villes, jusqu'à l'ambassade américaine de Saigon ; militairement repoussée, elle est un désastre d'image : les Américains découvrent que la victoire annoncée est un mensonge. Walter Cronkite, présentateur vedette de CBS, conclut en février que la guerre est « dans l'impasse » ; le président Johnson aurait dit : « Si j'ai perdu Cronkite, j'ai perdu l'Amérique moyenne » et renonce à se représenter. Le mouvement contre la guerre grandit (Kent State, ) ; en , le New York Times publie les Pentagon Papers, documents secrets révélant que les gouvernements ont menti depuis ; la Cour suprême protège la liberté de publier. Les États-Unis se retirent en ; Saigon tombe en .
3.3 Un débat : les médias ont-ils perdu la guerre ?
La thèse d'une « guerre perdue par la télévision » est défendue par les militaires et la droite américaine : les images auraient sapé le moral de l'arrière. Les historiens la nuancent : l'opinion a basculé surtout avec les pertes américaines ( morts), le coût et la conscription ; la télévision a accompagné le basculement plus qu'elle ne l'a causé, et la plupart des reportages ont longtemps été favorables à l'armée. Mais la leçon est retenue : dans les guerres suivantes, les armées contrôlent l'information (pas de journalistes aux Malouines en , pool et briefings pendant la guerre du Golfe en , journalistes « embarqués » dans les unités en Irak en ). Le Vietnam marque à la fois l'apogée d'une information de guerre libre et le début de sa reprise en main.
4. L'information à l'heure d'Internet
4.1 Vers une information fragmentée et horizontale
Avant Internet, l'information était verticale : quelques émetteurs (journaux, chaînes, agences) vers des millions de récepteurs, avec des journalistes comme filtres (vérification, hiérarchisation). Internet la rend horizontale : chacun émet, commente, partage ; l'information circule de pair à pair sur les réseaux sociaux, sans hiérarchie ni contrôle préalable. Elle est aussi fragmentée : des millions de sources, des audiences éclatées en communautés, des algorithmes qui montrent à chacun ce qui lui ressemble, des médias traditionnels affaiblis (recettes publicitaires captées par Google et Meta). Effets positifs : pluralisme, contournement des censures, contrôle citoyen des puissants. Effets négatifs : perte des repères de fiabilité, bulles, viralité de l'émotion, infox (fake news), désinformation organisée par des États (fermes à trolls russes lors des élections de ).
4.2 Témoignages et lanceurs d'alerte
Internet donne une portée mondiale aux témoignages : vidéos de manifestants (Iran , Tunisie ), de violences policières (George Floyd, , filmé au téléphone, déclenchant un mouvement mondial), de la guerre en Ukraine documentée par les habitants ; l'enquête en sources ouvertes (Bellingcat, vol MH17) vérifie ces images. Les lanceurs d'alerte révèlent des informations secrètes d'intérêt public : WikiLeaks de Julian Assange ( : câbles diplomatiques américains, vidéo d'une bavure en Irak), Edward Snowden ( : surveillance de masse par la NSA), les Panama Papers (, millions de documents traités par journalistes de pays), Frances Haugen sur Facebook (). Ils posent la question de la protection (Snowden réfugié en Russie, Assange emprisonné ; loi Sapin II en France en , directive européenne de ) et de la responsabilité (publier tout ou trier ?).
4.3 Les théories du complot sur Internet
Une théorie du complot explique un événement par l'action secrète et coordonnée d'un groupe malveillant, contre toute explication officielle ; elle existe depuis longtemps (Protocoles des Sages de Sion, ) mais Internet lui donne une diffusion et une viralité inédites : attentats du septembre (« inside job »), vaccins et pandémie de Covid-19 (G, « plandémie »), QAnon (dont l'assaut du Capitole en janvier est le débouché), Terre plate. Ressorts : besoin de sens face à l'incertitude, défiance envers les institutions et les médias, mécanismes psychologiques (rien n'arrive par hasard), mais aussi l'économie de l'attention : les algorithmes favorisent les contenus qui choquent, et des entrepreneurs de complot en vivent. En France, un tiers des jeunes adhèrent à au moins une théorie complotiste. Réponses : vérification des faits (AFP Factuel, Les Décodeurs), modération et régulation (DSA), éducation aux médias et à l'information (identifier la source, croiser, distinguer fait et opinion, repérer les indices : anonymat, absence de preuves, « ils nous cachent tout »).
5. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Document : Une du Petit Journal, supplément illustré, janvier : « Le traître. Dégradation d'Alfred Dreyfus », gravure de la cérémonie, sabre brisé ; légende affirmant sa culpabilité. a) Présenter le document. b) Comment le journal présente-t-il Dreyfus ? Avec quels moyens ? c) Pourquoi le journal peut-il affirmer la culpabilité ? d) En quoi ce document illustre-t-il la dépendance de l'information à l'opinion ?
Résolution.
a) Une du supplément illustré du Petit Journal, quotidien populaire au plus fort tirage du monde (un million), janvier , huit jours après la dégradation, en pleine unanimité contre Dreyfus.
b) Comme un traître avéré : titre sans conditionnel, image dramatisée de la dégradation, légende accusatrice ; l'illustration touche même les lecteurs peu lettrés.
c) Le procès a eu lieu à huis clos, le journal n'a aucune preuve mais répète le récit fourni par l'armée et lancé par La Libre Parole ; la loi de le laisse libre, l'antisémitisme ambiant rend le récit crédible.
d) Le journal donne à son million de lecteurs ce qu'ils croient déjà et qu'ils veulent lire : l'information suit l'opinion plutôt qu'elle ne l'éclaire ; il restera antidreyfusard jusqu'au bout pour ne pas perdre son public, alors que L'Aurore, avec Zola, prendra le risque inverse.
🎯 Rédiger. Pour chaque jalon, identifier les trois acteurs (médias, opinion, État ou marché) et le rapport de force entre eux ; pour Internet, distinguer vertical et horizontal, positif et négatif ; illustrer par des dates et des exemples précis.
📌 À retenir
- Affaire Dreyfus (-) : la presse antisémite impose la culpabilité ; J'accuse…! de Zola dans L'Aurore ( janvier ) fait éclater l'affaire et divise la France ; la presse libre renverse une erreur judiciaire mais la majorité des titres suit l'opinion : l'information dépend de l'opinion qui la fait vendre.
- Havas () : première agence, cartel mondial (), publicité (), liens avec l'État ; OFI de Vichy () ; AFP (), statut d'indépendance de , financement public partiel : l'information entre marché et État.
- Vietnam : première guerre télévisée, sans censure ; propagande gouvernementale contredite par les images ; Têt , Cronkite, Pentagon Papers () ; débat sur le rôle des médias ( morts décisifs) ; reprise en main ensuite (embarqués ).
- Internet : information horizontale et fragmentée (pluralisme mais bulles et infox) ; témoignages (Floyd ) et lanceurs d'alerte (WikiLeaks , Snowden , Panama Papers ) à protéger ; théories du complot ( septembre, Covid, QAnon) nourries par la défiance et l'économie de l'attention ; réponses : fact-checking, régulation, éducation aux médias.
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