Cours
Comment les marchés imparfaitement concurrentiels fonctionnent-ils ?
Trois opérateurs de téléphonie mobile, deux fabricants d'avions de ligne, une seule entreprise qui distribue l'eau dans votre commune : la plupart des marchés réels ne ressemblent pas au modèle de concurrence parfaite. Quand les offreurs sont peu nombreux, ils ne sont plus preneurs de prix : ils disposent d'un pouvoir de marché et peuvent fixer un prix supérieur au coût marginal. Ce chapitre étudie d'où vient ce pouvoir, comment fonctionne un monopole, pourquoi les entreprises en oligopole sont tentées de s'entendre, et comment la politique de la concurrence protège les consommateurs.
1. Les sources du pouvoir de marché
Une entreprise a du pouvoir de marché quand elle peut augmenter son prix sans perdre tous ses clients : elle est faiseuse de prix (price maker). Trois grandes sources :
| Source | Mécanisme | Exemples |
|---|---|---|
| nombre limité d'offreurs | quand les offreurs sont peu nombreux, chacun pèse sur la quantité totale, donc sur le prix | Airbus et Boeing ; trois ou quatre opérateurs mobiles ; deux fabricants de rasoirs |
| ententes | des entreprises se coordonnent pour fixer les prix ou se partager le marché, agissant comme un monopole collectif | cartel des lessives (2011), des yaourts, des produits d'hygiène ; OPEP |
| barrières à l'entrée | des obstacles empêchent de nouveaux concurrents d'entrer : coûts fixes énormes, brevets, licences, réseaux de distribution, réputation de marque, technologie | réseau ferré, brevets pharmaceutiques, licences de taxi, notoriété d'une marque |
La différenciation des produits (marque, qualité, design) est aussi une source de pouvoir : un produit perçu comme unique n'a pas de substitut parfait, l'entreprise peut le vendre plus cher.
2. Le monopole, faiseur de prix
2.1 Trois types de monopoles
Un monopole est un marché où un seul offreur fait face à de nombreux demandeurs. On distingue :
- le monopole naturel : les coûts fixes sont si élevés (rails, canalisations, réseau électrique) qu'une seule entreprise produit à moindre coût que plusieurs ; les coûts moyens décroissent avec la quantité ; exemples : distribution d'eau, réseau ferroviaire, réseau de gaz ;
- le monopole institutionnel (ou légal) : la loi réserve l'activité à un seul offreur ; exemples : La Française des Jeux jusqu'en 2019, le tabac (vente en débits agréés), certains services publics, les licences ;
- le monopole d'innovation : une entreprise est seule à maîtriser une technologie ou détient un brevet (droit exclusif pour ans) ; exemples : un médicament nouveau, un smartphone breveté ; ce monopole est temporaire, il récompense et incite l'innovation.
2.2 Le monopole fixe son prix
Contrairement au producteur en concurrence, le monopoleur est seul face à la demande du marché : s'il veut vendre plus, il doit baisser son prix sur toutes les unités. Il choisit donc la combinaison prix-quantité qui maximise son profit, sur la courbe de demande.
Exemple chiffré : demande , coût marginal constant de €.
| Prix (€) | Quantité vendue | Recette totale | Coût total () | Profit |
|---|---|---|---|---|
Le monopoleur choisit € et : profit maximal de €. En concurrence parfaite, le prix serait égal au coût marginal : €, .
2.3 L'équilibre du monopole n'est pas efficace
Par rapport à la concurrence, le monopole vend plus cher et moins : le prix () est supérieur au coût marginal () et la quantité () inférieure à celle de concurrence (). Les unités non produites auraient pourtant trouvé des acheteurs prêts à payer entre et €, plus que leur coût : ces échanges mutuellement avantageux n'ont pas lieu. La somme des surplus n'est pas maximale : il y a une perte sèche, et un transfert de surplus des consommateurs vers le monopoleur (profit de monopole, ou rente).
Graphiquement : le surplus du consommateur se réduit au triangle au-dessus de ; le rectangle entre et sur unités est le profit ; le triangle entre les quantités et est la perte sèche.
3. L'oligopole et la tentation de l'entente
3.1 Interdépendance stratégique
Un oligopole est un marché à quelques offreurs (de deux à une dizaine), chacun assez gros pour que ses décisions affectent les autres. Chaque entreprise doit anticiper la réaction de ses concurrentes : c'est une situation stratégique. Deux logiques s'opposent : la concurrence (baisser les prix pour gagner des parts de marché) et l'entente (maintenir des prix élevés ensemble).
3.2 Le dilemme du prisonnier
Prenons deux entreprises, A et B, qui se partagent un marché. Chacune peut fixer un prix élevé ou bas. Profits (A ; B), en millions d'euros :
| A \ B | B prix élevé | B prix bas |
|---|---|---|
| A prix élevé | ||
| A prix bas |
Raisonnement de A : si B fixe un prix élevé, A gagne en baissant contre en restant élevé ; si B fixe un prix bas, A gagne en baissant contre . Quoi que fasse B, A a intérêt à baisser son prix : c'est sa stratégie dominante. B raisonne de même. Résultat : les deux baissent et gagnent chacune, alors qu'en maintenant toutes deux un prix élevé elles auraient gagné chacune.
C'est le dilemme du prisonnier : la poursuite de l'intérêt individuel conduit à un résultat collectivement moins bon pour les firmes. D'où leur intérêt à former des ententes (cartels) : se mettre d'accord pour maintenir des prix élevés, avec des mécanismes de surveillance et de sanction de celui qui tricherait. Ce qui est bon pour les firmes (profits) est mauvais pour les consommateurs (prix élevés) : les ententes sur les prix sont illégales.
4. La politique de la concurrence
4.1 Objectifs et instruments
La politique de la concurrence, menée en France par l'Autorité de la concurrence et dans l'Union européenne par la Commission européenne, vise à préserver la concurrence pour augmenter le surplus du consommateur (prix plus bas, quantités plus grandes, innovation). Trois champs d'action :
| Action | Principe | Exemples |
|---|---|---|
| régulation des fusions-acquisitions | une fusion créant une position dominante peut être interdite ou autorisée sous conditions (cessions d'actifs) | fusion Alstom-Siemens interdite (2019) ; rachat de Bouygues Telecom par Orange abandonné |
| lutte contre les ententes illicites | enquêtes, perquisitions, amendes jusqu'à du chiffre d'affaires mondial ; programme de clémence pour le premier dénonciateur | cartel des lessives ( millions d'euros, 2011) ; cartel des camions (UE, milliards, 2016) |
| sanction des abus de position dominante | être dominant est légal, en abuser non : prix prédateurs, ventes liées, exclusion des concurrents | Google (amendes de plusieurs milliards pour avoir favorisé ses services), Apple, Microsoft |
4.2 Effet sur le surplus du consommateur
En empêchant les prix de monopole ou d'entente, la politique de la concurrence rapproche le prix du coût marginal : la quantité échangée augmente, le surplus du consommateur s'accroît et la perte sèche diminue. Elle protège aussi l'entrée de nouveaux concurrents (libéralisation des télécoms, du transport ferroviaire) : l'arrivée d'un quatrième opérateur mobile en 2012 a divisé par deux le prix moyen des forfaits en France.
Limites et débats : la régulation des monopoles naturels (on ne peut pas dupliquer les rails : on régule le prix ou l'on sépare réseau et opérateurs) ; l'arbitrage entre concurrence et champions industriels européens ; les plateformes numériques, dont le pouvoir de marché repose sur les effets de réseau.
5. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Une entreprise pharmaceutique détient le brevet d'un médicament ; demande (boîtes par jour, prix en €), coût marginal constant €. a) Calculer la recette, le coût et le profit pour , , €. Quel prix choisit-elle ? b) Quel serait l'équilibre concurrentiel (à l'expiration du brevet, avec des génériques) ? c) Calculer la perte sèche du monopole. d) Pourquoi la société accepte-t-elle ce monopole pendant ans ?
Résolution.
a) : , recette , coût , profit . : , recette , coût , profit . : , recette , coût , profit . Le monopole choisit €, .
b) Prix = coût marginal : €, boîtes.
c) Les boîtes non vendues (de à ) valaient entre et € pour les patients et coûtaient € : perte sèche € par jour.
d) Le brevet (monopole d'innovation) permet de rentabiliser les dépenses de recherche ; sans lui, personne n'investirait dans de nouveaux médicaments : on accepte une perte d'efficacité temporaire pour encourager l'innovation ; à l'expiration, la concurrence des génériques ramène le prix vers le coût marginal.
🎯 Rédiger. Comparer toujours le monopole à la concurrence sur trois points : prix (supérieur au coût marginal), quantité (inférieure), surplus (perte sèche et transfert) ; pour un dilemme du prisonnier, raisonner « quoi que fasse l'autre » pour trouver la stratégie dominante.
📌 À retenir
- Pouvoir de marché : capacité de fixer un prix supérieur au coût marginal ; sources : nombre limité d'offreurs, ententes, barrières à l'entrée (coûts fixes, brevets, licences, marques), différenciation.
- Monopole (un seul offreur, faiseur de prix) : naturel (coûts fixes, réseaux), institutionnel (loi), d'innovation (brevet) ; il choisit sur la demande la combinaison prix-quantité qui maximise son profit : prix plus élevé et quantité plus faible qu'en concurrence, perte sèche, transfert de surplus : équilibre non efficace.
- Oligopole : quelques offreurs interdépendants ; le dilemme du prisonnier montre que chaque firme a intérêt à baisser son prix, d'où un résultat collectivement moins bon pour elles et leur intérêt à former des ententes (illégales).
- Politique de la concurrence (Autorité de la concurrence, Commission européenne) : régulation des fusions-acquisitions, lutte contre les ententes illicites, sanction des abus de position dominante ; elle augmente le surplus du consommateur.
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