Cours
Métropole et colonies
Entre et , la France se dote du deuxième empire colonial du monde : millions de km² et millions d'habitants en , après le Royaume-Uni. Cette expansion, menée par la Troisième République, repose sur des motivations économiques, politiques et idéologiques et suscite des débats en métropole. Elle provoque des chocs entre puissances européennes, comme à Fachoda en . Dans les colonies, en Algérie (départements français depuis ) comme à Saigon, les sociétés coloniales fonctionnent sur la domination, codifiée par le code de l'indigénat (, généralisé en ), mais aussi sur des contacts, des échanges et des résistances.
1. L'expansion coloniale française
1.1 Acteurs et territoires
Hérité de la monarchie de Juillet (Algérie, ) et du Second Empire (Sénégal, Cochinchine, Nouvelle-Calédonie), l'empire s'étend surtout sous la République : Tunisie (protectorat, ), Tonkin et Annam (-), Madagascar (), Afrique occidentale française (AOF, ) et équatoriale (AEF, ) par les expéditions de Brazza (Congo) et des officiers de la « coloniale », Maroc (protectorat, ). Les acteurs : l'État et ses ministres (Jules Ferry), les militaires (Gallieni, Lyautey, Bugeaud plus tôt), les explorateurs, les missionnaires (Pères blancs de Lavigerie), les négociants et compagnies, le parti colonial (Eugène Étienne, Comité de l'Afrique française) et les géographes.
1.2 Les motivations et les débats
Dans son discours du 28 juillet 1885 à la Chambre, Jules Ferry expose les trois justifications : économique (débouchés pour l'industrie, matières premières, capitaux : « la politique coloniale est fille de la politique industrielle »), humanitaire et civilisatrice (« les races supérieures ont un devoir envers les races inférieures » : instruire, soigner, abolir l'esclavage) et politique (grandeur, rang de la France après , bases navales). Ces arguments sont contestés : Clemenceau rejette la hiérarchie des races (« les races supérieures ! c'est vite dit ») et dénonce le détournement des forces vers l'outre-mer alors que la revanche attend sur le Rhin (« j'ai perdu deux sœurs et vous m'offrez vingt domestiques », Déroulède) ; la droite monarchiste critique le coût et les défaites (Lang Son, , qui fait tomber Ferry, « le Tonkinois ») ; certains socialistes dénoncent l'exploitation. La conquête reste impopulaire jusqu'aux années , avant que l'empire ne devienne une fierté nationale (Exposition de , journée coloniale).
1.3 Les chocs entre puissances : 1898, Fachoda
La course aux colonies oppose les Européens malgré la conférence de Berlin (-) qui fixe les règles du partage de l'Afrique. La France veut relier l'Atlantique à la mer Rouge (axe ouest-est), le Royaume-Uni Le Cap au Caire (axe nord-sud) : les deux se croisent au Soudan. En juillet , la mission Marchand ( hommes, deux ans de marche depuis le Congo) hisse le drapeau à Fachoda, sur le Nil ; en septembre, l'armée de Kitchener, forte de hommes après avoir écrasé les mahdistes à Omdurman, l'y rejoint. Londres exige le retrait ; la France, isolée et en pleine affaire Dreyfus, cède ( novembre ). Humiliation en France, mais l'affaire ouvre la voie à l'Entente cordiale () qui partage les zones d'influence (Égypte britannique, Maroc français). D'autres chocs : crises marocaines avec l'Allemagne (Tanger , Agadir ).
2. L'Algérie, un cas particulier
2.1 De la conquête aux départements
Conquise à partir de (Alger) au prix d'une guerre violente contre Abd el-Kader (reddition en ) et des tribus (razzias, enfumades de Bugeaud), l'Algérie est déclarée territoire français et organisée en trois départements (Alger, Oran, Constantine) par la Deuxième République en . Elle est une colonie de peuplement : Européens en (Français, Espagnols, Italiens, Maltais, naturalisés en ), les « pieds-noirs », face à millions de « musulmans » (Arabes et Berbères) ; les Juifs d'Algérie deviennent citoyens par le décret Crémieux ().
2.2 Une société inégalitaire
Les colons contrôlent la politique (députés, conseils), l'économie (vignoble, blé, terres confisquées : millions d'hectares) et l'administration ; les « indigènes » musulmans sont sujets français, non citoyens (ils gardent leur statut personnel musulman ; la naturalisation exige d'y renoncer), soumis à l'indigénat, aux impôts spéciaux et au travail forcé, largement exclus de l'école ( de scolarisés en ). Résistances : insurrection de Mokrani en Kabylie (, réprimée, terres saisies), puis contestation par l'élite instruite (les « Jeunes Algériens » demandent l'égalité, ).
3. Le fonctionnement des sociétés coloniales
3.1 1887 : le code de l'indigénat généralisé
Le code de l'indigénat, voté pour l'Algérie en et généralisé à toutes les colonies en 1887, permet aux administrateurs de punir sans procès les « indigènes » d'amendes, de prison et de séquestre pour des infractions spéciales ( en Algérie : réunion sans autorisation, « propos irrespectueux », refus de corvée, voyage sans permis). Il institue une inégalité juridique entre citoyens et sujets, contraire aux principes de ; il est prolongé de décennie en décennie jusqu'en . S'y ajoutent le travail forcé (portage, chemins de fer : Congo-Océan plus tard), l'impôt de capitation et les réquisitions.
3.2 Affrontements, résistances, violences
La conquête est une guerre : massacres au Tonkin, à Madagascar (Gallieni, -), en Afrique (colonne Voulet-Chanoine, ) ; répression des révoltes (Kabylie , Madagascar, Maroc). Les résistances prennent aussi des formes religieuses (confréries), politiques (élites diplômées), quotidiennes (fuite, refus de l'impôt).
3.3 Négociations, contacts et échanges
La domination passe aussi par des négociations avec les élites locales (protectorats de Tunisie et du Maroc qui gardent bey et sultan, chefs « traditionnels » relais de l'administration indirecte), par l'école (formation d'interprètes, d'instituteurs, de médecins auxiliaires), la médecine (Instituts Pasteur, vaccination), les missions, l'armée (tirailleurs sénégalais, spahis). Des contacts et des métissages culturels naissent : langue française, urbanisme, mais aussi orientalisme et « zoos humains » des expositions.
3.4 Saigon, ville coloniale
Prise en , capitale de la Cochinchine puis de l'Indochine (), Saigon est le laboratoire de la ville coloniale : un centre européen à la française (boulevards, cathédrale Notre-Dame , poste centrale, théâtre, hôtel de ville, palais du gouverneur, rue Catinat et ses cafés), quadrillé, éclairé, doté d'égouts, où vivent Européens ; à côté, la ville chinoise de Cholon, cœur du commerce du riz, et les quartiers vietnamiens surpeuplés. Port du riz et du caoutchouc (plantations à travail forcé), Saigon concentre les fonctions de commandement (administration, banque de l'Indochine, école de droit) et la ségrégation spatiale et sociale ; les Vietnamiens instruits y formeront le nationalisme (Nguyen An Ninh, Hô Chi Minh en partira en ).
4. Exemple résolu : analyser un document
Document. Jules Ferry, Chambre des députés, juillet : « Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. […] Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. » Réponse de Clemenceau, juillet : « Races supérieures ! races inférieures ! c'est bientôt dit. […] Ne parlons pas de droit, ni de devoir. La conquête que vous préconisez, c'est l'abus pur et simple de la force. »
Consigne. Confronter les deux textes et montrer ce qu'ils révèlent des débats sur la colonisation.
Résolution.
- Présenter : débat parlementaire de juillet sur les crédits pour Madagascar, après la chute de Ferry (mars , Lang Son) ; Ferry, chef des opportunistes, défend sa politique ; Clemenceau, radical, la combat.
- Ferry : justification civilisatrice fondée sur une hiérarchie des « races », présentée comme un devoir (instruire, soigner) ; ailleurs dans le discours, arguments économiques (débouchés) et politiques (rang de la France).
- Clemenceau : rejet de la hiérarchie des races (au nom de l'égalité de ), dénonciation de la conquête comme violence ; ailleurs, il reproche le détournement des forces loin de l'Alsace-Lorraine et le coût.
- Portée : le débat montre une République divisée : la colonisation s'impose après par le parti colonial et le consensus sur la « mission civilisatrice », mais la contradiction avec les principes républicains (indigénat) restera.
🎯 Rédiger. Distinguer motivations (économiques, civilisatrices, politiques) et débats ; dater l'expansion (, , , ) ; pour l'Algérie, opposer citoyens et sujets ; utiliser les points de passage : indigénat , Fachoda , Saigon.
📌 À retenir
- Expansion sous la IIIe République : Tunisie (), Indochine (), AOF (), Madagascar (), Maroc () ; millions de km², millions d'habitants en ; acteurs : État (Ferry), militaires, missionnaires, négociants, parti colonial.
- Motivations : économiques, civilisatrices (« races supérieures »), politiques ; débats : Clemenceau, Déroulède, droite ; impopulaire puis fierté.
- Chocs entre puissances : Berlin -, Fachoda (, Marchand contre Kitchener, retrait français, Entente cordiale ), crises marocaines.
- Algérie : conquête -, trois départements en 1848, colonie de peuplement ( Européens contre millions de musulmans), décret Crémieux, sujets non citoyens, Mokrani .
- Sociétés coloniales : code de l'indigénat (, généralisé ), travail forcé, violences et résistances, mais aussi négociations (protectorats), école, médecine, contacts ; Saigon, ville coloniale ségréguée.
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