Cours
La mise en œuvre du projet républicain
Proclamée dans la défaite le septembre , la Troisième République est d'abord fragile : Assemblée monarchiste, Commune de Paris écrasée, régime provisoire pendant cinq ans. Elle s'enracine pourtant, devient le régime le plus long de l'histoire de France (-) et met en œuvre le projet républicain hérité de : démocratie parlementaire, libertés fondamentales, école gratuite et laïque, symboles nationaux, séparation des Églises et de l'État. Ce projet d'unification de la nation autour des valeurs de la Révolution rencontre des oppositions : révolutionnaires, Église catholique, antisémites de l'affaire Dreyfus, nationalistes ; et il exclut les femmes du vote.
1. L'instauration difficile de la République (1870-1875)
1.1 Une République née dans la guerre
Après Sedan, le gouvernement de la Défense nationale (Gambetta) continue la guerre puis signe l'armistice ( janvier ). Les élections de février , faites sur la question de la paix, donnent une Assemblée à majorité monarchiste (légitimistes et orléanistes) qui nomme Adolphe Thiers chef de l'exécutif et accepte le traité de Francfort.
1.2 La Commune de Paris (mars-mai 1871)
Paris, assiégé pendant quatre mois, républicain et patriote, refuse la capitulation et l'Assemblée « rurale » installée à Versailles. Le mars , la tentative de reprendre les canons de la Garde nationale déclenche l'insurrection : la Commune élue veut une République sociale et fédérale (écoles laïques, séparation de l'Église et de l'État, ateliers aux ouvriers, égalité des salaires, femmes actives). Louise Michel, institutrice, anarchiste, combat sur les barricades, soigne les blessés, anime les clubs ; jugée, elle réclame la mort et est déportée en Nouvelle-Calédonie (-). Thiers écrase la Commune lors de la Semaine sanglante (- mai ) : à fusillés, arrestations, déportations. La République s'est fondée contre le peuple insurgé, mais elle a rassuré les modérés.
1.3 Du provisoire aux lois constitutionnelles
Les monarchistes échouent à restaurer le roi : le comte de Chambord refuse le drapeau tricolore (). Le maréchal Mac-Mahon, monarchiste, remplace Thiers () pour préparer la restauration, mais les élections partielles sont républicaines. En , l'amendement Wallon ( janvier, adopté à une voix de majorité) et les lois constitutionnelles fondent la République : président élu pour ans par les deux chambres, Chambre des députés élue au suffrage universel masculin, Sénat. La démocratie parlementaire s'affirme lors de la crise du mai : Mac-Mahon dissout la Chambre républicaine, les républicains gagnent les élections, il doit « se soumettre ou se démettre » (Gambetta) ; en il démissionne, Jules Grévy lui succède, le Sénat devient républicain, le gouvernement revient à Paris.
2. Les libertés fondamentales et l'unification de la nation
2.1 Les grandes lois de liberté
Les républicains opportunistes (Gambetta, Jules Ferry) au pouvoir de à votent les libertés : liberté de réunion et de la presse (), élection des maires (), liberté syndicale (, loi Waldeck-Rousseau), divorce rétabli (), amnistie des communards (). La République devient le régime des libertés fondamentales.
2.2 L'école de la République
Les lois Ferry font de l'école le cœur du projet : gratuité (), obligation de à ans et laïcité des programmes () ; laïcisation du personnel () ; création de lycées de jeunes filles (). Les « hussards noirs » de la République (instituteurs formés dans les écoles normales) enseignent le français à tous, l'histoire de la nation, la morale civique et l'amour de la patrie, avec des manuels comme Le Tour de la France par deux enfants (). L'école unifie la nation, forme des citoyens et fait reculer l'influence de l'Église.
2.3 Les symboles et les valeurs de 1789
La République se dote de symboles qui l'identifient à la Révolution : La Marseillaise hymne national (), 14 juillet fête nationale (), devise « Liberté, Égalité, Fraternité » sur les édifices publics, buste de Marianne dans les mairies, monuments aux grands hommes. Le service militaire (, trois ans) et l'école font des paysans et des ouvriers des Français. Le Panthéon redevient le temple des grands hommes : les funérailles nationales de Victor Hugo ( juin ), suivies par deux millions de personnes, célèbrent l'écrivain républicain et proscrit et scellent l'union de la République et de la nation.
3. Les oppositions à la République
3.1 Les courants révolutionnaires
À gauche, les socialistes (Jules Guesde, Jean Jaurès, unis en dans la SFIO) contestent une République bourgeoise qui ne résout pas la question sociale ; les anarchistes commettent des attentats (-, assassinat du président Sadi Carnot en ), réprimés par les « lois scélérates » ; le syndicalisme révolutionnaire de la CGT () prône la grève générale.
3.2 L'Église catholique et la politique laïque
L'Église, liée aux monarchistes, condamne les lois scolaires et la laïcisation (expulsion des congrégations enseignantes non autorisées, ). En , le pape Léon XIII invite les catholiques au ralliement à la République, sans grand succès. L'affaire Dreyfus et l'arrivée du Bloc des gauches (, Combes) durcissent le conflit : interdiction d'enseigner aux congrégations (), rupture avec le Vatican, puis loi de séparation des Églises et de l'État du 9 décembre 1905 (Aristide Briand) : « La République assure la liberté de conscience […] garantit le libre exercice des cultes » (art. 1) mais « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art. 2) ; fin du Concordat de , biens d'Église transférés à des associations cultuelles. Le pape condamne la loi ; les inventaires des biens provoquent des heurts () avant un apaisement ; la loi devient le socle de la laïcité française.
3.3 L'affaire Dreyfus et l'antisémitisme
En , le capitaine Alfred Dreyfus, officier juif alsacien, est condamné à la déportation pour espionnage au profit de l'Allemagne, sur la foi d'un bordereau et d'un dossier secret. Le vrai coupable, Esterhazy, est acquitté en ; Émile Zola publie « J'accuse » (L'Aurore, janvier ). La France se divise : dreyfusards (Zola, Jaurès, Clemenceau, la Ligue des droits de l'homme, ) au nom de la justice et de l'individu ; antidreyfusards (l'armée, la Ligue de la patrie française, la presse de Drumont, La Libre Parole) au nom de l'honneur de l'armée et de la nation. L'antisémitisme se structure en mouvement politique (émeutes de , Ligue antisémitique). Dreyfus est gracié en et réhabilité en ; l'affaire renforce la République et la laïcité, mais elle révèle un nationalisme nouveau, de droite, xénophobe et antiparlementaire (Barrès, Maurras et l'Action française, ), qui succède au boulangisme (-).
3.4 Le refus du vote des femmes
Le « suffrage universel » reste masculin. Les suffragettes (Hubertine Auclert, Marguerite Durand et La Fronde, ) réclament le vote ; les républicains le refusent, craignant que les femmes, influencées par le clergé, ne votent contre la République, et au nom d'une conception familiale de la citoyenneté ; le Sénat bloquera jusqu'en . Les femmes obtiennent cependant des droits civils et éducatifs (lycées , divorce , libre disposition du salaire ).
4. Exemple résolu : analyser un document
Document. Jules Ferry, lettre aux instituteurs, novembre : « La loi du 28 mars [1882] se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire : d'une part, elle met en dehors du programme obligatoire l'enseignement de tout dogme particulier ; d'autre part, elle y place au premier rang l'enseignement moral et civique. […] Vous êtes l'auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille. […] Au moment de proposer aux élèves un précepte, demandez-vous s'il se trouve un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. »
Consigne. Montrer comment ce texte définit l'école laïque et son rôle dans le projet républicain.
Résolution.
- Présenter : lettre-circulaire du ministre de l'Instruction publique Jules Ferry, chef des républicains opportunistes, adressée aux instituteurs un an après la loi de sur l'obligation et la laïcité, pour en expliquer l'esprit.
- L'école laïque : la religion (« dogme ») sort du programme, remplacée par la morale civique ; la laïcité est présentée comme neutralité respectueuse (« honnête homme »), non comme hostilité, afin de rassurer les familles catholiques.
- Le rôle dans le projet républicain : l'instituteur, « suppléant du père de famille », forme le citoyen ; l'école commune fait reculer l'Église et unifie la nation autour des valeurs de ; elle complète gratuité () et obligation ().
- Portée et limites : les lois Ferry fondent l'école républicaine jusqu'à nos jours ; mais elles nourrissent le conflit avec l'Église, qui débouche sur la séparation de .
🎯 Rédiger. Dater les lois (1875, 1881, 1882, 1884, 1905) ; distinguer instauration (1870-1879), enracinement (libertés, école, symboles) et oppositions (gauche révolutionnaire, Église, antisémitisme, nationalisme) ; utiliser les trois points de passage : Louise Michel, Hugo , .
📌 À retenir
- 1870-1879 : République proclamée le septembre ; Assemblée monarchiste, Thiers ; Commune ( mars - mai , Louise Michel, Semaine sanglante) ; lois constitutionnelles de 1875 ; crise du mai , victoire de la démocratie parlementaire ().
- Libertés : presse et réunion (), syndicats (), divorce ; école gratuite, obligatoire, laïque (lois Ferry -), hussards noirs.
- Unifier la nation autour de : Marseillaise (), juillet (), Marianne, service militaire, funérailles de Hugo ().
- Oppositions : socialistes et anarchistes ; Église (lois scolaires, séparation du 9 décembre 1905) ; affaire Dreyfus (-, « J'accuse » , antisémitisme, dreyfusards / antidreyfusards) ; nationalisme (boulangisme, Action française) ; refus du vote des femmes.
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