Cours
Permanences et mutations de la société française jusqu'en 1914
Entre et , la France connaît une seconde industrialisation (acier, électricité, chimie, automobile) qui bouleverse le travail et les villes, tout en restant une société majoritairement rurale de petits propriétaires. Cette combinaison de mutations et de permanences fait la spécificité française. Le chapitre étudie l'industrialisation et les progrès techniques mis en scène aux expositions universelles de et , la question ouvrière et le mouvement ouvrier (fusillade de Fourmies, ), l'immigration, les difficultés du monde rural, et l'évolution de la place des femmes.
1. Industrialisation et progrès techniques
1.1 La seconde industrialisation
Après la « Grande Dépression » (-), la croissance repart : c'est la Belle Époque (-). De nouvelles énergies (électricité, pétrole) et de nouveaux secteurs (acier Thomas, chimie, aluminium, automobile : Renault , Peugeot ; la France est le premier producteur mondial en ; aviation : Blériot traverse la Manche en ) s'ajoutent au charbon et au textile. La production industrielle double entre et . Le chemin de fer atteint km, le métro parisien ouvre en , la bicyclette et le téléphone se diffusent. Les usines grandissent (Le Creusot, Renault à Billancourt) et l'organisation du travail se rationalise (chronométrage, premières chaînes), mais les petites entreprises restent nombreuses.
1.2 Les expositions universelles de 1889 et 1900
Paris met en scène le progrès : l'Exposition de 1889, pour le centenaire de la Révolution, dresse la tour Eiffel ( m, fer) et la galerie des Machines ( millions de visiteurs) ; celle de 1900, avec ses millions de visiteurs, célèbre l'électricité (palais de l'Électricité), le Grand et le Petit Palais, le pont Alexandre-III, le métro. Ces expositions affirment la puissance industrielle et coloniale de la France républicaine (pavillons coloniaux, « villages » exotiques) et diffusent la foi dans le progrès ; elles masquent les inégalités sociales.
2. La question ouvrière et le mouvement ouvrier
2.1 Une classe ouvrière en formation
Les ouvriers sont environ millions en (près d'un tiers des actifs), concentrés dans le Nord, la Lorraine, la région lyonnaise et parisienne. Journées de à heures, salaires bas (les femmes gagnent la moitié), logements insalubres, accidents (mines : Courrières, , morts), chômage sans protection. Une culture ouvrière naît dans les cités et les cafés ; la conscience de classe se forge dans les grèves.
2.2 Le mouvement ouvrier : syndicats et socialisme
La liberté syndicale () permet les syndicats, unis dans la CGT (), qui adopte en la charte d'Amiens : indépendance vis-à-vis des partis, grève générale révolutionnaire. Le socialisme se structure : Guesde (marxiste), Jaurès (réformiste), unis en dans la SFIO ( million de voix en ). Les grèves se multiplient : par an vers (mineurs du Nord , postiers , Draveil ).
2.3 1891 : la fusillade de Fourmies
Le 1er mai 1891, à Fourmies (Nord), ville textile, les ouvriers manifestent pacifiquement pour la journée de huit heures, selon le mot d'ordre international du 1er mai (). Sous la pression des patrons, le sous-préfet a fait venir la troupe : les soldats tirent avec le nouveau fusil Lebel : neuf morts, dont des femmes et des enfants (Maria Blondeau, ans), blessés. L'émotion est nationale : Clemenceau parle du « quatrième État » qui s'est levé ; le mai devient la journée du mouvement ouvrier ; l'événement pousse la République à légiférer.
2.4 Les premières lois sociales
La République répond timidement : durée du travail des enfants et des femmes ( : heures), accidents du travail à la charge de l'employeur (), repos hebdomadaire (), journée de heures (-), retraites ouvrières et paysannes (, peu appliquées), ministère du Travail (). Les patrons comme la famille Schneider au Creusot pratiquent le paternalisme : logements, écoles, hôpital, retraites d'entreprise, mais interdiction des syndicats et contrôle de la vie des ouvriers ; les grèves de - au Creusot montrent ses limites (fin du syndicat, licenciements).
3. L'immigration et la place des étrangers
La France, pays de faible natalité, a besoin de bras : elle est le premier pays d'immigration d'Europe : million d'étrangers en , million en ( de la population) : Belges dans le Nord (textile, mines), Italiens dans le Sud-Est et en Lorraine (mines, bâtiment), Espagnols, Suisses, Allemands, Polonais, Juifs d'Europe orientale à Paris. Les étrangers occupent les emplois les plus durs et sont parfois victimes de xénophobie : massacre d'Aigues-Mortes (, des ouvriers italiens tués par des Français dans les salins). La loi de sur la nationalité (droit du sol : les enfants d'étrangers nés en France deviennent français à leur majorité) vise à intégrer et à fournir des soldats ; l'école et le service militaire assimilent les enfants d'immigrés.
4. Le monde rural : importance et difficultés
En , des Français sont encore ruraux et l'agriculture emploie des actifs : la France reste un pays de petits propriétaires (la République les courtise : Méline, ministre de l'Agriculture, protectionnisme de ). Le monde rural connaît des difficultés : crise du phylloxéra qui détruit le vignoble (-), baisse des prix agricoles, concurrence des blés américains, exode rural qui se poursuit ( départs par an), révolte des vignerons du Languedoc (, manifestants à Montpellier, mutinerie du régiment). Mais les campagnes se modernisent et s'intègrent à la nation : école, chemin de fer, service militaire, presse, engrais, coopératives et crédit agricole (), électrification des bourgs ; les paysans deviennent des citoyens républicains.
5. L'évolution de la place des femmes
Les femmes sont près de des actifs en : paysannes, ouvrières du textile, domestiques ( million), et de nouveaux métiers tertiaires (employées de bureau, vendeuses, téléphonistes, institutrices, infirmières). Leur instruction progresse : lycées de jeunes filles (), baccalauréat accessible (Julie-Victoire Daubié, ), premières femmes médecins, avocates (Jeanne Chauvin, ), scientifiques (Marie Curie, prix Nobel et ). Des droits civils sont acquis : divorce (), libre disposition du salaire (), mais la femme mariée reste sous l'autorité du mari (Code civil). Le féminisme s'organise (Hubertine Auclert, Marguerite Durand et le journal La Fronde, Union française pour le suffrage des femmes, ) : le droit de vote est réclamé mais refusé par le Sénat. La « Belle Époque » est aussi celle de la femme « moderne » (sport, bicyclette, mode), une image bourgeoise loin de la réalité ouvrière.
6. Exemple résolu : analyser un document
Document. Georges Clemenceau, discours à la Chambre des députés, mai , après Fourmies : « Prenez garde ! Les morts de Fourmies sont de grands morts. […] Je vous dis que le quatrième État se lève et qu'il arrive à la conquête du pouvoir. […] Il ne faut pas que le prolétariat puisse dire que la République a été pour lui la République des fusils. »
Consigne. Montrer ce que ce discours révèle de la question ouvrière et de l'attitude des républicains.
Résolution.
- Présenter : discours de Clemenceau, député radical, une semaine après la fusillade du mai à Fourmies (neuf morts lors d'une manifestation pour les huit heures), pendant le débat parlementaire sur la responsabilité de la troupe.
- La question ouvrière : le « quatrième État » désigne les ouvriers (après les trois ordres d'Ancien Régime) : une classe consciente, organisée (1er mai international), qui réclame une place politique ; Clemenceau reconnaît la légitimité de leur revendication.
- L'attitude des républicains : avertissement à la majorité opportuniste : si la République ne répond que par la force, elle perdra les ouvriers au profit du socialisme révolutionnaire ; il plaide pour des réformes (lois sociales de , ).
- Portée : Fourmies fait du 1er mai la fête ouvrière et pousse aux premières lois sociales ; mais la République reste prudente (répression des grèves sous Clemenceau lui-même, ministre en -).
🎯 Rédiger. Chiffrer (ouvriers, étrangers, ruraux, femmes actives) ; distinguer mutations (industrie, expositions, classe ouvrière, immigration, femmes) et permanences (monde rural, petites entreprises, Code civil) ; citer les points de passage : Fourmies , expositions et , Le Creusot et les Schneider.
📌 À retenir
- Seconde industrialisation (électricité, acier, chimie, automobile, aviation), Belle Époque ; expositions universelles de (tour Eiffel) et (électricité, millions de visiteurs) : vitrine du progrès et de la République.
- Question ouvrière : millions d'ouvriers, conditions dures ; CGT (, charte d'Amiens ), SFIO () ; Fourmies ( mai , neuf morts) ; lois sociales (, , , ) ; paternalisme des Schneider au Creusot.
- Immigration : million d'étrangers (Belges, Italiens), xénophobie (Aigues-Mortes ), loi de sur la nationalité, assimilation par l'école et l'armée.
- Monde rural : de ruraux en , petits propriétaires, phylloxéra, exode, révolte de ; modernisation et intégration.
- Femmes : des actifs, nouveaux métiers, instruction (lycées, Marie Curie), droits civils limités, féminisme et refus du vote.
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