Cours
Ponge, La rage de l'expression / parcours : dans l'atelier du poète
Avec La rage de l'expression (), Francis Ponge ouvre au lecteur la porte de son atelier : au lieu de poèmes achevés, il publie des dossiers de travail, datés, raturés, avec leurs tâtonnements, leurs listes, leurs consultations du dictionnaire. Le recueil montre un poète aux prises avec des objets ordinaires (une guêpe, un mimosa, un œillet, un bois de pins, des berges de fleuve) et avec les mots qui résistent. La « rage » du titre dit cette lutte pour exprimer la chose telle qu'elle est, sans tomber dans les clichés ni dans le lyrisme. Le parcours « dans l'atelier du poète » invite à comprendre comment un poème se fabrique, et pourquoi Ponge choisit de montrer la fabrique plutôt que le produit fini.
1. L'auteur et le contexte
1.1 Francis Ponge (1899-1988)
Né à Montpellier dans une famille protestante cultivée, Ponge fait des études de droit et de philosophie, échoue à l'oral de licence par mutisme (une angoisse de la parole qu'il gardera), fréquente les surréalistes dans les années puis s'en éloigne, travaille aux éditions Gallimard, à Hachette, dans les assurances, milite au Parti communiste (-) et participe à la Résistance. Il publie en Le Parti pris des choses, recueil de courts poèmes en prose sur des objets (le cageot, l'huître, le pain, le galet), salué par Sartre et Camus. La rage de l'expression () réunit des textes écrits entre et . Ponge devient ensuite un auteur reconnu (Le Savon, Pour un Malherbe, La Fabrique du Pré), lié aux peintres (Braque, Picasso, Dubuffet) et enseignant à Stanford.
1.2 Le contexte : contre le lyrisme, pour les choses
Ponge écrit après le surréalisme (dont il rejette l'automatisme) et contre une poésie de l'épanchement des sentiments. Sa formule : « le parti pris des choses » : prendre le parti des objets muets, leur donner la parole, en tenant « compte des mots » (« le parti pris des choses égale le compte tenu des mots »). Il s'inspire des moralistes classiques (Malherbe, La Fontaine), du Littré (dictionnaire qu'il consulte sans cesse) et des sciences naturelles. Écrits pendant la guerre, les textes de La rage refusent l'actualité : décrire une guêpe ou un mimosa devient une résistance discrète au chaos, un « objeu » (objet et jeu) qui restaure la dignité de la langue.
1.3 La composition du recueil
Le recueil compte sept textes :
- « Berges de la Loire » () : court texte-programme, écrit à Roanne : ne rien sacrifier de l'objet à la beauté du texte, revenir toujours à la chose.
- « La Guêpe » (-) : notes sur l'insecte, ses couleurs, son vol, sa piqûre, sa mort dans le miel.
- « Notes prises pour un oiseau » () : tentative de dire l'oiseau, ses plumes, son vol, échec assumé.
- « L'Œillet » () : la fleur déchiquetée, le tissu froissé, la langue.
- « Le Mimosa » () : la fleur jaune et son parfum, la mémoire de l'enfance, la difficulté d'écrire.
- « Le Carnet du bois de pins » () : le plus long, journal daté d'août : le bois comme cathédrale, brosse, peigne ; les versions successives d'un poème.
- « La Mounine » () : note sur un ciel de Provence, sur la route d'Aix, qui résiste à l'expression.
Chaque texte est daté et souvent signé du lieu ; il mêle notes, versions, listes de mots, définitions du Littré, commentaires sur l'écriture, exclamations de découragement ou de joie.
2. Une méthode : de l'objet au texte
2.1 Regarder l'objet
Ponge part toujours de l'observation : forme, couleur, matière, mouvement, odeur (le mimosa), son (la guêpe), comportement (l'oiseau). Il refuse la métaphore facile qui ramène la chose à l'homme ; il cherche ses qualités propres, ce qui la distingue de tout autre objet. La guêpe est ainsi définie par sa taille (« taille de guêpe »), ses rayures, son vol nerveux, sa contradiction (miel et venin).
2.2 Consulter les mots
Deuxième source : le dictionnaire. Ponge recopie les définitions du Littré, remonte à l'étymologie, joue sur les sonorités et la forme des lettres (le « e » de guêpe, le « i » du mimosa), note les expressions figées (« taille de guêpe », « bois de pins »). Le mot est traité comme une chose, avec son épaisseur : le texte doit ressembler à l'objet (le mot « mimosa » est doux et ramassé comme la fleur). C'est le « compte tenu des mots ».
2.3 Écrire, raturer, recommencer
Troisième temps : les versions. Dans « Le Carnet du bois de pins », Ponge donne plusieurs états d'un même poème, du plus lyrique au plus exact, en commentant ses corrections : tel adjectif est faux, telle image est un cliché, telle phrase sonne bien mais trahit l'objet. La date en tête de chaque note transforme le recueil en journal de création. Le poème n'est jamais fini : il « rend compte » d'un effort. L'échec fait partie du texte (« Notes prises pour un oiseau » : l'oiseau reste insaisissable).
2.4 La rage et le plaisir
La rage : colère contre les mots qui trahissent, contre le lyrisme qui déforme, contre les habitudes de la langue ; obstination à revenir. Mais aussi le plaisir : trouver la formule juste est une joie ; l'humour est constant (Ponge se moque de lui-même, de ses grandes phrases) ; la jubilation verbale (jeux de mots, calembours) répond à la difficulté.
3. L'écriture de Ponge
3.1 Une poésie en prose et en fragments
Pas de vers, pas de rimes : des notes, des paragraphes numérotés ou datés, des listes, des définitions, des versions ; parfois des phrases nominales, des exclamations, des points de suspension. Le texte a la forme d'un carnet : c'est la forme même de l'atelier.
3.2 Les figures pongiennes
- Métaphores et comparaisons volontairement concrètes : le bois de pins comme une salle, une brosse, une cathédrale ; le mimosa comme des poussins ; la guêpe comme un tramway électrique par son bourdonnement.
- Jeux sur les mots : étymologies, homophonies, calembours, mots-valises (« objeu ») ; allitérations qui imitent l'objet.
- Personnification mesurée : la guêpe est une « femelle », un « hyménoptère » ; l'oiseau reste « ce petit être ».
- Métalangage : le poète commente ce qu'il écrit (« ceci est faux », « reprenons ») ; le texte parle de lui-même.
- Ton : sérieux scientifique et humour ; adresse au lecteur ; tension entre l'objet et le texte.
3.3 Une éthique de l'écriture
Écrire sur une guêpe pendant la guerre n'est pas fuir : c'est résister à l'inflation des discours, restaurer la justesse des mots, prendre au sérieux le monde muet. Ponge veut une poésie qui donne à l'homme une leçon tirée des choses (le bois de pins enseigne la patience, l'ordre, la mort utile) sans morale explicite. Sartre parle d'une « phénoménologie » poétique.
4. Le parcours : dans l'atelier du poète
4.1 Montrer la fabrique
Le parcours interroge le travail poétique : brouillons, corrections, contraintes, méthodes. Ponge est l'exemple extrême d'un poète qui expose son atelier. Mais la tradition est longue :
- Boileau, L'Art poétique () : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage » ; le classicisme comme travail patient.
- Du Bellay, Défense et illustration de la langue française () : le poète cultive la langue comme un jardin.
- Baudelaire, Les Fleurs du mal : « Le Soleil » (le poète « trébuchant sur les mots comme sur les pavés ») ; les brouillons raturés de « L'Albatros ».
- Rimbaud, lettres du voyant : « Je travaille à me rendre voyant » ; Mallarmé : « Le vierge, le vivace… », le poème comme travail sur le vide ; « Toast funèbre ».
- Valéry, Cahiers : « Le premier vers est donné, les autres se font » ; Apollinaire, Alcools (supprimer la ponctuation à la dernière minute).
- Surréalistes : l'écriture automatique comme refus de l'atelier ; Queneau et l'Oulipo (Exercices de style, : versions d'une même anecdote) : l'atelier comme jeu à contraintes.
- Contemporains : les ateliers d'écriture, les carnets publiés, les poètes qui montrent leurs brouillons (Ponge, La Fabrique du Pré, ; Jacques Roubaud).
4.2 Inspiration ou travail ?
Le parcours oppose deux conceptions : le poète inspiré (la Muse, le romantisme, le « souffle » : Hugo, Lamartine) et le poète artisan (Boileau, Ponge, Valéry, l'Oulipo). Ponge tranche : la seule inspiration est l'objet, et le poème naît d'une lutte avec les mots. Mais il reconnaît la part du hasard (une trouvaille, un calembour) et de la joie.
4.3 Sujets de dissertation possibles
- « La rage de l'expression est-il un recueil de poèmes ou un journal de travail ? »
- « Selon vous, Ponge parvient-il à exprimer les choses ? »
- « Le poète est-il un artisan ? Vous répondrez en vous appuyant sur La rage de l'expression et le parcours. »
- « En quoi montrer l'atelier du poète change-t-il notre lecture de la poésie ? »
5. Exemple résolu : explication d'un passage du « Carnet du bois de pins »
Situation. Août , Ponge est réfugié dans la Loire ; il consacre trois semaines de notes à un bois de pins voisin. Il en donne d'abord une description (les troncs droits, le sol jonché d'aiguilles, la voûte des branches, l'odeur, le silence), puis des versions successives d'un poème, puis un bilan de la méthode. Nous prenons pour exemple les paragraphes où il compare le bois à une salle, puis corrige cette image.
Projet de lecture. Comment Ponge, en exposant la fabrication de sa description, fait-il du bois de pins à la fois un objet exactement décrit et une leçon sur l'écriture ?
Mouvements. 1. Une première image : le bois comme salle intérieure (colonnes, voûte, sol nettoyé) ; 2. la critique de l'image : elle « humanise » trop ; 3. le retour à l'objet : les qualités propres du pin (résine, aiguilles, mort utile).
Analyse. Dans le premier mouvement, la métaphore architecturale (troncs-colonnes, branches-voûte) crée une sensation de pénétration dans un lieu sacré ; le lexique de l'ordre et de la propreté traduit le plaisir du promeneur. Dans le deuxième, Ponge interrompt sa description par un commentaire : l'image est trop belle, elle ramène l'objet à l'homme ; il faut dire le pin « en lui-même ». Ce métalangage, propre au recueil, met en scène la rage : le poète barre, reprend, se corrige devant nous. Dans le troisième mouvement, la description devient précise et presque scientifique (chute des aiguilles, dessèchement des branches basses, résine) ; mais cette exactitude produit une leçon : le pin se débarrasse de ce qui est mort pour monter vers la lumière : l'objet enseigne, sans que Ponge moralise.
Conclusion. Le passage résume la méthode de La rage de l'expression : partir d'une image, la contester, revenir à l'objet, et laisser l'objet donner une leçon. Le texte est à la fois le poème et son atelier ; le lecteur assiste à la fabrique. Ce mouvement rejoint Boileau (« remettez votre ouvrage ») et annonce La Fabrique du Pré.
🎯 Rédiger. Connaître les sept textes, leurs dates et leurs objets ; définir « parti pris des choses », « compte tenu des mots », « objeu », rage et plaisir ; décrire la méthode (observation, dictionnaire, versions, métalangage) ; relier au parcours (Boileau, Baudelaire, Valéry, Oulipo ; inspiration contre artisanat) ; ne citer que très brièvement, paraphraser avec précision.
📌 À retenir
- Contexte : Ponge (-), Le Parti pris des choses (), La rage de l'expression (, textes de -, guerre) ; contre le lyrisme et l'automatisme surréaliste ; Littré, sciences, moralistes.
- Sept textes datés : « Berges de la Loire » (programme), « La Guêpe », « Notes prises pour un oiseau », « L'Œillet », « Le Mimosa », « Le Carnet du bois de pins » (journal d'août , versions), « La Mounine ».
- Méthode : observer l'objet, consulter les mots (Littré, étymologie, sonorités), écrire et raturer (versions datées, métalangage) ; rage contre les mots qui trahissent et plaisir de la trouvaille ; prose, notes, humour, leçon des choses.
- Parcours : montrer la fabrique (Boileau, Baudelaire, Mallarmé, Valéry, Oulipo) ; inspiration contre artisanat ; l'objet comme seule inspiration ; le poème comme compte rendu d'un effort.
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