Cours
Pouvoir et religion : des liens historiques traditionnels
Un président de la République française prête serment sans Bible ; un roi d'Angleterre est couronné par un archevêque ; en Iran, un Guide suprême religieux domine le président élu. Les rapports entre États et religions sont partout différents et partout chargés d'histoire. Ce chapitre ouvre le thème 5. Il décrit d'abord la diversité actuelle : relations de séparation ou de religion officielle, degrés variables de liberté de conscience, laïcité à la française. Il remonte ensuite aux liens traditionnels entre pouvoir politique et religion à travers deux jalons médiévaux : le couronnement de Charlemagne par le pape en , et la comparaison entre le calife abbasside et l'empereur byzantin aux IX^e-X^e siècles.
1. États et religions aujourd'hui
1.1 Des relations de natures différentes
| Type de relation | Principe | Exemples |
|---|---|---|
| religion d'État (théocratie ou État confessionnel) | la loi religieuse fonde la loi civile ; le clergé détient ou contrôle le pouvoir | Iran (Guide suprême, ), Arabie saoudite (charia, gardien des lieux saints), Vatican |
| religion officielle avec libertés | une religion est reconnue et privilégiée, mais les autres sont tolérées et l'État est civil | Royaume-Uni (le roi est chef de l'Église anglicane, évêques à la Chambre des lords), Danemark, Grèce (orthodoxie), Maroc (islam, roi « commandeur des croyants ») |
| coopération, concordat | l'État reconnaît plusieurs cultes et coopère (impôt d'Église, enseignement) | Allemagne (impôt cultuel), Italie (concordat de révisé en ), Alsace-Moselle en France |
| séparation | l'État ne reconnaît ni ne finance aucun culte, garantit la liberté de tous | France (), États-Unis (Premier amendement, ), Mexique, Turquie () |
| hostilité, athéisme d'État | l'État combat ou contrôle étroitement les religions | URSS, Albanie (athéisme officiel ), Chine (contrôle, persécution des Ouïghours et du Falun Gong), Corée du Nord |
Ces catégories sont des pôles : la Chine reconnaît cinq religions mais les surveille ; la Russie proclame la séparation mais privilégie l'orthodoxie ; l'Inde est officiellement sécularisée mais le nationalisme hindou progresse.
1.2 Des degrés variables de liberté de conscience et religieuse
La liberté de conscience est le droit de croire, de ne pas croire ou de changer de religion ; la liberté religieuse est le droit de pratiquer et de manifester sa religion, dans les limites de l'ordre public. Proclamées par la Déclaration universelle de (article 18), elles sont inégalement respectées : pays punissent de mort l'apostasie (abandon de l'islam), le blasphème est réprimé dans une soixantaine de pays, les minorités sont persécutées (chrétiens d'Orient, Rohingyas musulmans en Birmanie, Ouïghours en Chine, Ahmadis au Pakistan). À l'inverse, les démocraties garantissent la liberté de culte, mais débattent de ses limites : signes religieux à l'école, abattage rituel, blasphème (caricatures de Mahomet, attentat contre Charlie Hebdo en ).
1.3 La laïcité
La laïcité est le principe français de séparation : l'État est neutre, ne reconnaît ni ne salarie aucun culte (loi du décembre ), garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes ; la République « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de religion » (Constitution de , article 1). Elle est le fruit d'un long conflit entre la République et l'Église catholique (lois scolaires de Jules Ferry -, séparation de ). Elle s'applique aux institutions et aux agents publics (neutralité), non aux usagers, sauf exceptions débattues : interdiction des signes religieux ostensibles à l'école publique (), du voile intégral dans l'espace public (), de l'abaya (). D'autres pays parlent de sécularisme (Inde : égale distance de l'État avec toutes les religions, sans neutralité de l'espace public) ou de séparation (États-Unis : l'État ne peut établir de religion, mais la religion est omniprésente dans la vie publique).
2. Le pape et l'empereur : le couronnement de Charlemagne (800)
2.1 Le contexte
Au VIII^e siècle, l'Occident chrétien n'a plus d'empereur depuis ; l'empereur est à Constantinople (Byzance), qui considère l'Occident comme une province perdue. Le pape, évêque de Rome, revendique une autorité spirituelle sur toute la chrétienté mais est menacé par les Lombards et par l'aristocratie romaine. Les rois carolingiens s'imposent comme ses protecteurs : Pépin le Bref, sacré par le pape en puis , lui donne des terres qui forment les États pontificaux ; Charlemagne, roi des Francs depuis , conquiert le royaume lombard (), la Saxe qu'il christianise par la force, et règne sur un empire de fait. En , le pape Léon III, attaqué par ses adversaires romains, se réfugie auprès de Charlemagne.
2.2 Le couronnement du 25 décembre 800
À Noël , dans la basilique Saint-Pierre de Rome, le pape Léon III pose une couronne sur la tête de Charlemagne et le peuple romain l'acclame « empereur des Romains ». Les sources divergent : Éginhard, biographe de Charlemagne, affirme que celui-ci « ne serait pas entré dans l'église s'il avait connu le projet du pape » ; les annales pontificales présentent un acte voulu par tous. L'enjeu de cette divergence est décisif : qui fait l'empereur ? Si le pape couronne de sa propre initiative, l'empire vient de l'Église, qui pourra le reprendre ; si l'empereur est acclamé par le peuple et sacré par Dieu, le pape n'est que l'exécutant.
2.3 Une alliance et une rivalité
Le couronnement scelle une alliance : le pape obtient un protecteur puissant contre ses ennemis et contre Byzance ; Charlemagne obtient une légitimité universelle et sacrée qu'aucun roi barbare n'avait. L'empereur se veut chef temporel de la chrétienté : il réunit des conciles, réforme l'Église (capitulaires, réforme liturgique, écoles), nomme les évêques, se compare à David ; le pape n'est pour lui que le premier des prêtres. Mais le geste de contient une rivalité : l'idée que le pouvoir impérial est conféré par le pape nourrira la prétention pontificale à dominer les rois (théocratie pontificale, querelle des Investitures entre Grégoire VII et Henri IV en -, Canossa ). Charlemagne l'a compris : en , il couronne lui-même son fils Louis à Aix-la-Chapelle, sans pape.
Le jalon montre le lien traditionnel entre pouvoir et religion en Occident : le pouvoir tire sa légitimité du sacré (sacre, onction), l'Église a besoin du bras séculier, et les deux pouvoirs, distincts (spirituel et temporel), se disputent la prééminence pendant tout le Moyen Âge.
3. Pouvoir politique et magistère religieux : le calife et l'empereur byzantin (IX^e-X^e siècles)
3.1 L'empereur byzantin : le césaropapisme
À Constantinople, l'empereur (basileus) est l'héritier de Rome et le représentant de Dieu sur terre : « élu de Dieu », il porte des titres sacrés, est acclamé et couronné à Sainte-Sophie par le patriarche, mais c'est lui qui nomme le patriarche, convoque les conciles, légifère sur la doctrine et les rites. Cette confusion des pouvoirs, où l'empereur domine l'Église, est appelée césaropapisme. La crise de l'iconoclasme (-) le montre : des empereurs interdisent les images saintes, d'autres les rétablissent ; l'Église résiste (moines) mais c'est le pouvoir impérial qui tranche, jusqu'au rétablissement définitif des icônes en . L'empereur n'est cependant pas prêtre : il ne célèbre pas les sacrements, et le patriarche conserve un magistère spirituel ; en , le schisme avec Rome sépare définitivement orthodoxie et catholicisme.
3.2 Le calife abbasside : successeur du Prophète
Dans le monde musulman, le calife (« successeur » de Mahomet) est à la fois chef politique de la communauté des croyants (umma), chef militaire et commandeur des croyants : il garantit l'application de la loi religieuse (charia), dirige la prière et la guerre sainte, mais n'est pas un prophète et ne définit pas le dogme. Les Abbassides, installés à Bagdad (), règnent aux IX^e-X^e siècles sur un empire de l'Espagne à l'Indus au moment de son apogée (Haroun al-Rachid, - ; Maison de la sagesse). Le magistère religieux appartient aux oulémas, savants qui interprètent le Coran et la tradition ; le calife al-Mamun (-) tente d'imposer sa doctrine (mutazilisme) par l'inquisition (mihna), mais échoue face aux oulémas : le pouvoir politique ne parvient pas à contrôler la définition de la foi. Au X^e siècle, le califat abbasside est affaibli : califes rivaux (Fatimides du Caire, Omeyyades de Cordoue), sultans turcs qui prennent le pouvoir réel à partir de en laissant au calife une autorité seulement religieuse.
3.3 Comparer
| Empereur byzantin | Calife abbasside | |
|---|---|---|
| source de légitimité | Dieu, héritage romain, couronnement par le patriarche | succession du Prophète, appartenance au clan, reconnaissance des oulémas |
| pouvoir sur la religion | nomme le patriarche, convoque les conciles, tranche les querelles (césaropapisme) | dirige la communauté, protège la loi, mais le dogme appartient aux oulémas |
| clergé | Église hiérarchisée, patriarche, moines | pas de clergé au sens chrétien ; savants (oulémas), juges (cadis) |
| évolution | pouvoir impérial maintenu jusqu'en , schisme de | déclin du calife au profit des sultans (945), califats concurrents |
Dans les deux cas, le pouvoir politique est sacré et ne se conçoit pas sans la religion, mais la répartition entre le prince et les hommes de religion diffère : domination impériale à Byzance, autonomie relative du magistère des oulémas en Islam, deux pouvoirs distincts et rivaux en Occident latin.
4. Exemple résolu pas à pas
Énoncé. Document : mosaïque du Latran (Rome, vers ) : saint Pierre, assis, remet le pallium (étole) au pape Léon III agenouillé à sa gauche et l'étendard au roi Charles agenouillé à sa droite ; inscription : « Saint Pierre, donne la vie au pape Léon et la victoire au roi Charles ». a) Présenter le document. b) Que montre la composition sur les deux pouvoirs ? c) Comparer avec le récit d'Éginhard du couronnement. d) Quel type de relation entre pouvoir et religion ce jalon illustre-t-il ?
Résolution.
a) Mosaïque commandée par le pape Léon III pour la salle de réception de son palais du Latran, à Rome, juste avant le couronnement de : une image de propagande pontificale.
b) Les deux pouvoirs sont distincts et complémentaires : au pape le pallium (pouvoir spirituel), au roi l'étendard (pouvoir temporel, la défense de l'Église) ; tous deux reçoivent leur pouvoir de saint Pierre, c'est-à-dire de l'Église romaine, et tous deux sont agenouillés : la mosaïque affirme la source ecclésiale du pouvoir du roi.
c) Éginhard, écrivant pour la cour impériale, affirme que Charlemagne ignorait le projet du pape : il veut éviter que l'empire paraisse donné par le pape ; les deux sources, l'une pontificale, l'autre impériale, se disputent l'initiative du couronnement, c'est-à-dire la prééminence.
d) Une relation traditionnelle où le pouvoir politique tire sa légitimité du sacré et protège la religion, mais où deux autorités distinctes (spirituelle et temporelle) rivalisent : le modèle occidental, différent du césaropapisme byzantin et du califat.
🎯 Rédiger. Pour une relation État-religion : nommer le type (religion d'État, officielle, concordat, séparation, hostilité) et le degré de liberté ; pour un jalon médiéval : qui légitime qui, qui contrôle le clergé et le dogme, quelle rivalité ; comparer systématiquement Occident, Byzance et Islam.
📌 À retenir
- Aujourd'hui : religion d'État (Iran, Arabie), religion officielle (Royaume-Uni), concordat (Allemagne), séparation (France , États-Unis), hostilité (Chine) ; liberté de conscience et religieuse inégalement garanties (apostasie, blasphème, minorités) ; laïcité : neutralité de l'État, liberté de tous, débats sur ses limites.
- Charlemagne, 25 décembre 800 : couronné empereur par Léon III à Rome ; alliance (protection contre Lombards et Byzance, légitimité sacrée) et rivalité (qui fait l'empereur ? Éginhard contre les annales pontificales) ; l'empereur réforme et contrôle l'Église, mais l'idée du pouvoir conféré par le pape annonce la querelle des Investitures ; : Louis couronné sans pape.
- Empereur byzantin : élu de Dieu, nomme le patriarche, tranche le dogme (iconoclasme -) : césaropapisme. Calife abbasside (Bagdad, ) : successeur du Prophète, commandeur des croyants, mais le magistère appartient aux oulémas (échec de la mihna d'al-Mamun) ; déclin face aux sultans ().
- Trois modèles médiévaux : deux pouvoirs distincts et rivaux (Occident), pouvoir impérial dominant (Byzance), pouvoir politique et savoir religieux séparés (Islam).
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