Cours
La Révolution française et l'Empire : une nouvelle conception de la nation
En , la France est la première grande monarchie d'Europe à voir son ordre politique s'effondrer sous la pression de sa propre population. En quelques mois, les principes de la modernité politique sont formulés : souveraineté de la nation, égalité en droits, liberté. Il faudra ensuite un quart de siècle, dix années de Révolution puis quinze de Consulat et d'Empire, pour tenter de construire un ordre politique stable sur ces bases, dans une France en guerre contre l'Europe des rois. Ce chapitre suit cette rupture et ses tentatives de reconstruction, de la Bastille à Waterloo.
1. 1789 : la rupture avec l'Ancien Régime
1.1 Une monarchie en crise
Sous l'Ancien Régime, le roi tient son pouvoir de Dieu (monarchie absolue de droit divin) et la société est divisée en trois ordres : clergé, noblesse (les deux ordres privilégiés, exemptés de la plupart des impôts) et tiers état ( de la population). En , l'État est en faillite après les guerres et l'aide aux insurgés américains ; les mauvaises récoltes font flamber le prix du pain. Louis XVI convoque les États généraux pour le mai . Les cahiers de doléances rédigés dans tout le royaume réclament l'égalité fiscale et une constitution ; les idées des Lumières (Montesquieu, Rousseau) nourrissent ces attentes.
1.2 Les journées fondatrices
- 17 juin 1789 : les députés du tiers état se proclament Assemblée nationale, affirmant représenter la nation ; le juin, ils jurent de ne pas se séparer avant d'avoir donné une constitution au royaume (serment du Jeu de paume).
- 14 juillet : le peuple de Paris prend la Bastille, symbole de l'arbitraire royal ; la révolte gagne les campagnes (Grande Peur).
- Nuit du 4 août : l'Assemblée abolit les privilèges et la féodalité.
- 26 août : la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (DDHC).
1.3 Les principes de la modernité politique
La DDHC synthétise les grands principes : les hommes « naissent et demeurent libres et égaux en droits » (art. 1) ; « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation » (art. 3) ; la loi est « l'expression de la volonté générale » (art. 6) ; liberté d'opinion et de religion, sûreté, propriété, impôt consenti et réparti selon les facultés, séparation des pouvoirs (art. 16). La nation n'est plus la somme des sujets d'un roi mais une communauté de citoyens égaux qui se donne ses lois par ses représentants : c'est une nouvelle conception de la nation.
1.4 Unir la nation : la reconstruction de 1789-1791
L'Assemblée constituante réorganise la France : 83 départements () remplacent les provinces ; les douanes intérieures et les corporations disparaissent ; les biens du clergé sont nationalisés pour rembourser la dette (assignats) ; la Constitution civile du clergé () fait des prêtres des fonctionnaires élus, ce qui divise les catholiques entre jureurs et réfractaires et ouvre le conflit entre Révolution et Église. La fête de la Fédération ( juillet ) célèbre l'unité de la nation autour du roi. La Constitution de 1791 instaure une monarchie constitutionnelle : le roi, « roi des Français », garde un veto suspensif ; l'Assemblée législative vote la loi ; le suffrage est censitaire (citoyens « actifs » payant un impôt).
2. La République à l'épreuve : conflits, guerre et Terreur (1791-1799)
2.1 Le roi contre la Révolution
En juin , Louis XVI tente de fuir à l'étranger : arrêté à Varennes, il perd la confiance de la nation. En avril , la France déclare la guerre à l'Autriche ; les défaites et la trahison supposée de la cour provoquent la journée du 10 août 1792 : les sans-culottes parisiens prennent les Tuileries, le roi est suspendu. Une nouvelle assemblée, la Convention, élue au suffrage universel masculin, proclame la République le septembre , au lendemain de la victoire de Valmy ( septembre), première victoire de la nation en armes.
2.2 Le procès du roi (décembre 1792 - janvier 1793)
La Convention juge Louis XVI pour « conspiration contre la liberté publique ». Le débat oppose les Girondins, favorables à un appel au peuple, aux Montagnards (Robespierre, Saint-Just), pour qui « Louis doit mourir parce qu'il faut que la patrie vive ». Le roi est condamné à mort à une courte majorité et guillotiné le 21 janvier 1793. La monarchie est symboliquement abolie ; l'Europe monarchique se coalise contre la France.
2.3 La Terreur (1793-1794)
Face à la guerre extérieure, à la révolte fédéraliste et à l'insurrection de Vendée, la Convention montagnarde met en place un gouvernement révolutionnaire : Comité de salut public, Tribunal révolutionnaire, loi des suspects (septembre ), levée en masse de puis de tous les hommes de à ans, maximum des prix. La Terreur fait environ condamnés à mort (dont les Girondins, la reine, Danton) et des dizaines de milliers de victimes en Vendée. Les sans-culottes pèsent sur les représentants de la nation par leurs journées et leurs sections. Le 9 thermidor an II ( juillet ), Robespierre est renversé et exécuté.
Madame Roland, salonnière girondine influente, ministre par l'intermédiaire de son mari, guillotinée en novembre , incarne la place nouvelle et limitée des femmes en révolution : elles agissent (clubs, marche sur Versailles d'octobre , Olympe de Gouges et sa Déclaration des droits de la femme, ) mais restent exclues de la citoyenneté ; les clubs féminins sont fermés en .
2.4 Le Directoire (1795-1799)
La Constitution de l'an III () rétablit le suffrage censitaire et confie l'exécutif à cinq directeurs. Menacé par les royalistes et par les jacobins, le régime recourt aux coups d'État et à l'armée : le général Bonaparte, vainqueur en Italie (-), en Égypte (), renverse le Directoire le 18 brumaire an VIII ( novembre ).
3. Napoléon : un ordre autoritaire qui conserve des principes de 1789
3.1 Le Consulat
Premier consul (), consul à vie (), Bonaparte concentre le pouvoir : assemblées sans poids, préfets dans chaque département (), police de Fouché, presse contrôlée, plébiscites qui remplacent le vote libre. Il réconcilie la France avec l'Église par le Concordat (), crée la Banque de France, le franc germinal, les lycées () et la Légion d'honneur.
3.2 1804 : le Code civil et l'Empire
Le Code civil ( mars ) fixe en articles clairs les acquis de : égalité devant la loi, liberté individuelle, propriété garantie, laïcité de l'état civil, mariage civil et divorce (restreint), fin des droits féodaux ; mais il consacre l'autorité du père et l'infériorité juridique de la femme mariée. Le décembre , Napoléon est sacré empereur des Français : le pouvoir devient héréditaire, une noblesse d'Empire apparaît, tout en gardant l'idée d'une souveraineté venue de la nation (plébiscite). L'Empire est un ordre politique autoritaire fondé sur les principes de la Révolution.
3.3 La diffusion des principes en Europe
Par ses conquêtes (Austerlitz , Iéna , Wagram ), Napoléon domine l'Europe : 130 départements français en , États vassaux confiés à sa famille (Espagne, Naples, Westphalie, royaume d'Italie), Confédération du Rhin qui met fin au Saint-Empire (). Partout, il exporte le Code civil, l'abolition des privilèges et du servage, l'égalité devant la loi, une administration moderne. Le Code reste en vigueur ou inspire les lois de la Belgique, des Pays-Bas, de l'Italie, de l'Allemagne rhénane.
3.4 La fragilité de l'Empire
La domination française provoque la résistance des monarchies (Royaume-Uni, invaincu sur mer après Trafalgar , visé par le blocus continental de ; Autriche ; Russie) et l'émergence des sentiments nationaux : en Espagne, l'insurrection de (le « Dos de Mayo », guérilla), en Allemagne, le soulèvement de et la « bataille des Nations » de Leipzig. La Grande Armée, forte de hommes de toute l'Europe en , est anéantie par la campagne de Russie ; la France est envahie en , Napoléon abdique, revient pour les Cent-Jours et perd définitivement à Waterloo ( juin ). De la nation en armes de , où le citoyen-soldat défendait la liberté, on est passé à l'armée d'un empereur, alimentée par la conscription : la guerre a fini par retourner les nations d'Europe contre la France.
4. Exemple résolu : analyser un document
Document. Extrait de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, août : « Art. 1. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. […] Art. 3. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. Art. 6. La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. »
Consigne. Montrer que ce texte rompt avec l'Ancien Régime et fonde une nouvelle conception de la nation.
Résolution.
- Présenter : texte de loi voté par l'Assemblée nationale constituante le août , quelques semaines après la prise de la Bastille et l'abolition des privilèges, destiné à servir de préambule à la constitution.
- Rupture avec l'Ancien Régime : l'article 1 pose l'égalité en droits contre la société d'ordres et les privilèges ; l'article 3 retire la souveraineté au roi de droit divin (« nul individu ») pour la donner à la nation ; l'article 6 fait de la loi la volonté générale et non celle du monarque.
- Nouvelle conception de la nation : la nation est une communauté de citoyens égaux, source de tout pouvoir, qui participe à la loi « par ses représentants » : c'est le fondement de la représentation nationale et de la monarchie constitutionnelle de .
- Limites et portée : la Déclaration ne dit rien des femmes ni des esclaves des colonies (abolition seulement en ) et le suffrage sera censitaire ; mais sa portée est universelle : elle sera reprise en , en et dans la Constitution actuelle, et diffusée en Europe par les armées de la Révolution et de l'Empire.
🎯 Rédiger. Dater et situer chaque événement ; expliquer un principe (souveraineté nationale, égalité) par un article ou une mesure précise ; distinguer ce que Napoléon conserve de (Code civil, égalité, carrières ouvertes au mérite) et ce qu'il abandonne (libertés politiques, vote libre).
📌 À retenir
- 1789 : États généraux, Assemblée nationale ( juin), Bastille ( juillet), abolition des privilèges ( août), DDHC ( août) : la souveraineté passe du roi à la nation, communauté de citoyens libres et égaux.
- 1791-1794 : monarchie constitutionnelle ruinée par Varennes et la guerre ; 10 août 1792 et République ; procès et mort de Louis XVI ( janvier ) ; Terreur (Comité de salut public, loi des suspects, environ exécutions) jusqu'au 9 thermidor.
- 1795-1799 : Directoire instable, montée de l'armée ; 18 brumaire ().
- Napoléon : ordre autoritaire (préfets, plébiscites, censure) conservant les principes de : Code civil (), égalité devant la loi, Concordat ; Empire ( décembre ).
- Europe : conquêtes et diffusion du Code et de l'égalité, mais résistance des monarchies et réveil des nations (Espagne , Leipzig ) ; de la nation en armes à la Grande Armée ; chute en -.
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