Cours
Rimbaud, Cahier de Douai / parcours : émancipations créatrices
En septembre et octobre , un garçon de seize ans, Arthur Rimbaud, recopie sur des feuillets vingt-deux poèmes qu'il confie à un jeune poète de Douai, Paul Demeny, avec l'espoir de les faire publier. Ces poèmes, écrits en quelques mois pendant que la France perd la guerre contre la Prusse et que l'Empire s'effondre, forment ce que l'on appelle aujourd'hui le Cahier de Douai (aussi appelé Recueil Demeny). On y entend une révolte contre la famille, l'Église, l'Empire et la guerre, une joie de fuguer et de sentir le monde, et surtout un jeune poète qui s'empare des formes héritées (sonnet, alexandrin) pour les faire éclater. Le parcours « émancipations créatrices » invite à lire ce recueil comme l'acte de naissance d'une liberté : celle d'un adolescent, et celle d'une écriture.
1. L'auteur et le contexte
1.1 Rimbaud en 1870
Né en à Charleville (Ardennes), élevé par une mère sévère et dévote, Rimbaud est un élève brillant et précoce (latin, prix de concours). En janvier , il rencontre son jeune professeur de rhétorique Georges Izambard, qui lui prête des livres (Hugo, Banville, Baudelaire) et devient son confident. La guerre franco-prussienne éclate en juillet ; Rimbaud fugue trois fois : vers Paris fin août (arrêté sans billet, emprisonné à Mazas, récupéré par Izambard à Douai), en Belgique en octobre (Charleroi, Bruxelles, retour à Douai), puis à nouveau en . C'est à Douai, chez les tantes d'Izambard, qu'il recopie ses poèmes pour Paul Demeny, poète de vingt-six ans lié à un éditeur. La révolte contre « la mother », contre la province, contre les « assis » nourrit le recueil.
1.2 Le contexte historique et littéraire
- Historique : le Second Empire de Napoléon III, autoritaire et clérical, s'effondre à Sedan ( septembre ) ; la République est proclamée le septembre ; la guerre continue, Paris est assiégé ; Rimbaud est républicain, hostile à l'Empereur (« Rages de Césars »), à la guerre (« Le Mal », « Le Dormeur du val ») et à ses célébrations officielles (« L'Éclatante Victoire de Sarrebrück »).
- Littéraire : le romantisme (Hugo, que Rimbaud admire et parodie), le Parnasse (Banville, Leconte de Lisle : culte de la forme, de la beauté antique, art pour l'art) auquel il envoie ses premiers vers, Baudelaire (Les Fleurs du mal, , la modernité, la ville), la poésie satirique et politique (Les Châtiments de Hugo). Rimbaud imite ces modèles pour les dépasser : c'est l'émancipation créatrice.
1.3 Les vingt-deux poèmes
Le cahier compte deux liasses : quinze poèmes recopiés fin septembre (« Première soirée », « Sensation », « Le Forgeron », « Soleil et chair », « Ophélie », « Bal des pendus », « Le Châtiment de Tartufe », « Vénus anadyomène », « Les Reparties de Nina », « À la musique », « Les Effarés », « Roman », « Morts de Quatre-vingt-douze… », « Le Mal », « Rages de Césars ») et sept poèmes recopiés fin octobre après la fugue belge (« Rêvé pour l'hiver », « Le Dormeur du val », « Au Cabaret-Vert », « La Maline », « L'Éclatante Victoire de Sarrebrück », « Le Buffet », « Ma Bohème »). Rimbaud n'a pas donné de titre à l'ensemble ; l'ordre est le sien.
2. Les grands thèmes
2.1 La révolte contre les autorités
- La famille et la province : dans « Les Reparties de Nina », « À la musique » (les bourgeois de Charleville sur la place, « les gros bureaux bouffis », satire des « rentiers à lorgnons »), le jeune poète moque l'ordre étouffant de sa ville.
- L'Église : « Le Châtiment de Tartufe » (le dévot hypocrite démasqué, « la soutane chaude »), « Le Mal » (« un Dieu qui rit aux nappes damassées / Des autels » et « qui dort » pendant que les soldats meurent), « Les Effarés » (les enfants pauvres devant le soupirail du boulanger, prière dérisoire), « Soleil et chair » (regret des dieux païens contre le christianisme).
- L'Empire et la guerre : « Rages de Césars » (Napoléon III vaincu, « l'Homme pâle » qui rêve à ses années de fête), « L'Éclatante Victoire de Sarrebrück » (caricature d'une image d'Épinal, l'Empereur « en apothéose »), « Le Mal », « Le Dormeur du val » : la guerre tue les jeunes gens, le pouvoir et la religion sont complices.
- Les puissants : « Le Forgeron » (le peuple parlant au roi en , « Nous sommes ouvriers, Sire ! »), « Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize » (les soldats de la Révolution opposés aux bonapartistes qui les invoquent).
2.2 La fugue, la route, la sensation
Le recueil célèbre la liberté du corps et le bonheur de la route : « Sensation » (« J'irai loin, bien loin, comme un bohémien, / Par la Nature, heureux comme avec une femme »), « Ma Bohème » (« Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées »), « Au Cabaret-Vert » (la halte joyeuse, la bière, la servante « aux tétons énormes »), « La Maline », « Le Buffet », « Rêvé pour l'hiver ». Le poète est un vagabond, « Petit-Poucet rêveur », qui préfère les étoiles et les auberges aux maisons et aux écoles. La sensation (fraîcheur, vent, odeurs, couleurs) remplace le discours : c'est déjà une esthétique.
2.3 Le désir et l'amour
Les poèmes amoureux sont ceux d'un adolescent qui rêve plus qu'il ne vit : « Première soirée » (la jeune fille « presque nue », scène malicieuse), « Roman » (« On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans », le flirt sous les tilleuls et la déception), « Rêvé pour l'hiver » (le wagon rose), « Les Reparties de Nina » (invitation à la promenade amoureuse que Nina refuse : « Et mon bureau ? »). L'ironie et la tendresse s'y mêlent ; la femme est aussi objet de dérision (« Vénus anadyomène »).
2.4 La mort et l'horreur
« Ophélie » (la noyée flottant « comme un grand lys », poème sur la folie et le rêve), « Bal des pendus » (danse macabre grotesque), « Le Dormeur du val » (le soldat mort), « Vénus anadyomène » (le corps féminin comme charogne), « Le Mal » (« cent milliers d'hommes » en « tas fumant ») : le jeune poète regarde la mort en face, avec un mélange de pitié, de rage et de fascination baudelairienne pour le laid.
3. L'écriture : formes héritées, formes libérées
3.1 La maîtrise des formes
Rimbaud, élève de rhétorique, connaît parfaitement la prosodie : sonnets (neuf sur vingt-deux : « Vénus anadyomène », « Le Mal », « Rages de Césars », « Le Dormeur du val », « Au Cabaret-Vert », « La Maline », « Le Buffet », « Ma Bohème », « Rêvé pour l'hiver »), alexandrins réguliers, rimes riches, strophes variées (quatrains, tercets, l'octosyllabe et le vers de quatre syllabes dans « Les Reparties de Nina », le rythme haletant des « Effarés »). Cette maîtrise est la condition de la liberté : on ne transgresse que ce que l'on possède.
3.2 La transgression
- Le sonnet retourné : la forme noble sert des sujets bas ou triviaux (une baignoire, une auberge, un cabaret, une charogne) ; la chute du dernier vers renverse le poème (« deux trous rouges », « un ulcère à l'anus »).
- Le vers bousculé : rejets violents (« Dort ; », « D'argent »), enjambements, coupes irrégulières, trimètres, alexandrins disloqués (« Et mon bureau ? »), exclamations et interjections (« Oh ! là ! là ! », « Vois-tu »).
- Le lexique : mélange du soutenu (« féal », « Muse », « azur ») et du familier ou du vulgaire (« tétons », « paletot », « bouffis », « pisse »), néologismes, mots concrets, argot, noms propres réels (Sarrebrück, Charleroi, le Cabaret-Vert).
- La parodie : « Vénus anadyomène » retourne la Vénus des Parnassiens ; « L'Éclatante Victoire » parodie l'image d'Épinal ; « Le Châtiment de Tartufe » reprend Molière ; « Ophélie » dialogue avec Shakespeare et Banville ; « Le Forgeron » réécrit Hugo (Les Châtiments, La Légende des siècles).
3.3 La voix : ironie, sensation, insolence
Le je du recueil est tour à tour le vagabond heureux, le satiriste, le témoin ému, l'adolescent moqueur de lui-même (« Roman »). L'ironie (antiphrases, « On n'est pas sérieux »), la sensation (« la fraîcheur à mes pieds », « le bon vent », « mousse de rayons »), l'insolence (adresses aux « Sire », aux « rentiers ») dessinent une voix nouvelle. Dans les lettres du voyant de mai , Rimbaud théorisera cette émancipation (« Je est un autre », le « dérèglement de tous les sens ») : le Cahier de Douai en est la préhistoire.
4. Le parcours : émancipations créatrices
4.1 S'émanciper des modèles
Toute création commence par l'imitation : Rimbaud copie Hugo (l'épopée du peuple), Banville (la forme parfaite), Baudelaire (la charogne, la ville, le sonnet moderne), et, dans le même geste, s'en affranchit : la parodie, la dérision, le sujet bas, le vers bousculé sont les moyens d'une émancipation. Ce mouvement traverse l'histoire de la poésie : Du Bellay s'émancipant du latin, Hugo brisant l'alexandrin (« J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin »), Baudelaire faisant entrer la laideur dans la beauté, Verlaine réclamant « de la musique avant toute chose », Apollinaire supprimant la ponctuation, les surréalistes et l'écriture automatique, jusqu'à la poésie contemporaine et au slam.
4.2 S'émanciper des autorités
L'émancipation est aussi morale et politique : contre la mère, le prêtre, le professeur, l'Empereur, le bourgeois ; contre la guerre. Le poète devient une figure de liberté : Hugo exilé, Baudelaire condamné en , Rimbaud fuguant, plus tard Aimé Césaire ou les poètes de la Résistance (Éluard, « Liberté »). On peut comparer avec Hugo, Les Châtiments (), Baudelaire, « L'Albatros », Verlaine, Poèmes saturniens, Prévert, Paroles (« Le Cancre »).
4.3 S'émanciper par la sensation et le corps
Rimbaud libère aussi le corps : marcher, boire, manger, désirer, sentir. Contre l'abstraction, la poésie redevient physique : « Sensation », « Au Cabaret-Vert », « Ma Bohème ». Cette émancipation par le sensible se retrouve chez Verlaine (« Green »), Apollinaire (« Zone »), Ponge (le parti pris des choses) et jusqu'à Dorion (Mes forêts) : deux autres œuvres du programme.
4.4 Sujets de dissertation possibles
- « Cahier de Douai est-il un recueil de révolte ? »
- « Dans Cahier de Douai, Rimbaud n'est-il qu'un adolescent qui imite ses modèles ? »
- « En quoi la poésie de Rimbaud dans Cahier de Douai est-elle une émancipation créatrice ? »
- « La fugue est-elle le sujet principal du Cahier de Douai ? »
5. Exemple résolu : explication linéaire de « Ma Bohème »
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Introduction. Dernier poème du cahier, « Ma Bohème (Fantaisie) » est un sonnet en alexandrins écrit après les fugues de l'automne . Il raconte, à l'imparfait, les errances heureuses d'un poète vagabond. Projet de lecture : comment Rimbaud transforme-t-il la misère de la fugue en une célébration ironique et joyeuse de la création poétique ? Mouvements : le départ du vagabond (v. -), le poète sous les étoiles (v. -), la communion avec la nature et la création (v. -).
Premier mouvement. L'imparfait « m'en allais » installe une habitude ; « les poings dans mes poches crevées » associe la révolte (poings) et la misère (crevées) ; le vers joue sur « idéal » (troué, donc immatériel ; et idéal poétique) : l'autodérision transforme la pauvreté en élection. L'apostrophe « Muse ! » et l'archaïsme « féal » (vassal fidèle) parodient le lyrisme noble ; l'exclamation familière « Oh ! là ! là ! » et l'hyperbole « amours splendides » mêlent les registres : l'adolescent rêve et se moque de rêver.
Deuxième mouvement. « Mon unique culotte avait un large trou » : constat prosaïque, presque comique, aussitôt racheté par la métamorphose : « Petit-Poucet rêveur » (le conte, l'enfant perdu) « égrenais » des « rimes » : le rejet de « Des rimes » au vers fait des vers les cailloux semés ; « Mon auberge était à la Grande-Ourse » : métaphore qui fait du ciel un logis, l'errance devient royauté ; « doux frou-frou » des étoiles : synesthésie, personnification féminine (les étoiles comme des robes), légèreté sonore.
Troisième mouvement. Les tercets ralentissent : « assis au bord des routes », « ces bons soirs de septembre » ; la rosée est comparée à « un vin de vigueur » : la nature enivre le poète, sensation et création se confondent ; l'image finale, « les élastiques / De mes souliers blessés » tirés « comme des lyres », transforme les chaussures cassées en instrument de musique : l'objet le plus bas devient l'emblème d'Orphée ; le rejet et la chute « un pied près de mon cœur » jouent sur le pied (du vers, du marcheur) et sur le cœur : le poème naît de la marche.
Conclusion. Le sonnet accomplit une émancipation créatrice : la forme noble accueille la misère et l'humour ; la fugue devient bohème, la bohème devient poésie. Le poète n'a plus besoin de Muse ni de maître : ses souliers lui suffisent. Ce poème clôt le cahier comme un manifeste discret, qu'éclaireront les lettres du voyant.
🎯 Rédiger. Situer (, seize ans, guerre, fugues, Demeny) ; connaître les poèmes par groupes (révolte, fugue, amour, mort) et citer au moins dix titres ; analyser les formes (sonnet, chute, rejet, lexique mêlé, parodie) ; relier au parcours (émancipation des modèles, des autorités, par le corps) ; apprendre dix citations.
📌 À retenir
- Contexte : poèmes recopiés à Douai (sept.-oct. ) pour Demeny ; Rimbaud a ans, fugue, hait la guerre, l'Empire, l'Église et la province ; modèles : Hugo, Banville, Baudelaire.
- Thèmes : révolte (« Le Mal », « Rages de Césars », « Le Châtiment de Tartufe », « À la musique », « Le Forgeron ») ; fugue et sensation (« Sensation », « Ma Bohème », « Au Cabaret-Vert ») ; désir (« Première soirée », « Roman ») ; mort (« Ophélie », « Le Dormeur du val », « Vénus anadyomène »).
- Écriture : maîtrise des formes (neuf sonnets, alexandrins) et transgression (chute, rejets, lexique familier, parodie) ; voix ironique, sensuelle, insolente ; préhistoire du voyant.
- Parcours : s'émanciper des modèles (imiter pour dépasser), des autorités (famille, Église, Empire, guerre), par le corps et la sensation ; échos : Hugo, Baudelaire, Verlaine, Apollinaire, Prévert.
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