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Sarraute, Pour un oui ou pour un non / parcours : théâtre et dispute

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Sarraute, Pour un oui ou pour un non / parcours : théâtre et dispute

Deux amis de longue date, H.1 et H.2, se retrouvent après un silence. H.1 veut savoir pourquoi H.2 s'est éloigné. H.2 finit par avouer : un jour, H.1 lui a dit « c'est bien… ça », avec un certain ton, un certain silence entre « bien » et « ça ». De ce détail infime naît une dispute qui remonte à toute leur vie, convoque des voisins comme témoins, oppose deux manières d'exister, et se termine par la rupture. Pour un oui ou pour un non (19821982) de Nathalie Sarraute est une pièce sans intrigue, sans décor, sans noms, où la parole est l'action : ce que l'on dit, comment on le dit, ce qui se cache sous les mots. Le parcours « théâtre et dispute » invite à comprendre comment le théâtre, du duel classique à la conversation moderne, fait de l'affrontement verbal son ressort essentiel.

1. L'autrice et le contexte

1.1 Nathalie Sarraute (1900-1999)

Née à Ivanovo (Russie) sous le nom de Natalia Tcherniak, élevée entre la Russie et Paris par des parents divorcés, avocate, elle publie en 19391939 Tropismes, courts textes qui saisissent les mouvements intérieurs imperceptibles sous les conversations banales. Pendant la guerre, elle se cache (elle est juive). Après 19451945, Sartre préface Portrait d'un inconnu (19481948) ; elle devient l'une des figures du Nouveau Roman (Robbe-Grillet, Butor, Duras, Simon) avec Martereau, Le Planétarium (19591959), Les Fruits d'or (19631963), et théorise dans L'Ère du soupçon (19561956) le refus du personnage et de l'intrigue traditionnels. Elle écrit six pièces pour la radio puis la scène : Le Silence (19641964), Le Mensonge (19661966), Isma, C'est beau, Elle est là, et Pour un oui ou pour un non (19821982, créée en 19861986 par Simone Benmussa). Enfance (19831983) est son autobiographie. Elle meurt à quatre-vingt-dix-neuf ans.

1.2 Les tropismes et la sous-conversation

Le tropisme (terme emprunté à la biologie : mouvement d'une plante vers la lumière) désigne chez Sarraute les mouvements intérieurs infimes, presque instantanés, qui se produisent sous les paroles ordinaires : gêne, attirance, répulsion, honte, agression, avant même la conscience. La sous-conversation est ce qui se joue sous la conversation : les mots banals cachent des drames. Le théâtre de Sarraute fait remonter à la surface ces tropismes en les faisant dire : ses personnages parlent de ce que d'ordinaire on tait.

1.3 Le contexte théâtral

Après le théâtre de l'absurde (Beckett, En attendant Godot, 19531953 ; Ionesco, La Cantatrice chauve, 19501950), qui avait déjà dissous personnages et intrigue, Sarraute écrit un théâtre de la parole pure : pas de décor (« quelques meubles »), pas de noms (des lettres), pas d'action extérieure ; la scène est un laboratoire du langage. Elle se rapproche de Pinter, de Duras (Le Square), et annonce Lagarce, Reza, Vinaver, Koltès (Dans la solitude des champs de coton, 19851985 : un autre duel verbal).

2. La pièce

2.1 Les personnages

  • H.1 : l'ami « normal », installé, marié, sûr de lui, adapté à la vie sociale ; il croit à la valeur des faits, de la réussite, du bon sens ; il ne comprend pas d'abord le grief.
  • H.2 : l'ami sensible, solitaire, « en marge », attentif aux nuances, qui a perçu le mépris dans le ton de H.1 ; il vit dans l'imaginaire et la contemplation (« ce silence, ce vide ») ; on le juge un peu « fou ».
  • H.3 et F. : le voisin et sa femme, pris à témoin ; représentants du bon sens commun qui ne voient rien (« mais c'est bien ! ») et donnent raison à H.1.
  • Les personnages n'ont ni nom, ni âge précis, ni métier défini : ce sont des voix, des positions dans le langage ; le spectateur peut s'y reconnaître.

2.2 Le déroulement

La pièce est en un acte continu, sans scènes, mais on peut y distinguer des mouvements :

  1. L'enquête : H.1 demande à H.2 ce qui s'est passé ; H.2 esquive (« rien », « pour un oui ou pour un non ») puis cède.
  2. La révélation : H.2 rapporte la phrase « c'est bien… ça », prononcée par H.1 quand H.2 lui annonçait un succès ; il analyse le ton condescendant, la pause, l'accent sur « bien » ; H.1 nie, puis se souvient, puis conteste.
  3. Le procès : H.2 fait rejouer la phrase, invoque des précédents (un mot sur des poèmes, une remarque sur sa vie) ; H.1 riposte : H.2 est susceptible, il « fait des histoires », il « se noie dans un verre d'eau » ; les griefs remontent à l'enfance.
  4. Les témoins : H.1 appelle les voisins H.3 et F. : ils écoutent, ne comprennent pas le grief, jugent que « c'est bien… ça » est une phrase normale ; H.2 est isolé ; les témoins partent.
  5. Les deux camps : H.2 décrit sa vie de contemplation (« regarder par la fenêtre, un mur, une cour ») que H.1 méprise ; H.1 défend la vie active, la réussite, la famille ; chacun prononce l'anathème contre l'autre : « tu es un raté », « tu es un mort ».
  6. La rupture : ils constatent l'impossibilité de revenir en arrière ; « pour un oui ou pour un non » devient le nom d'une guerre ; la pièce s'achève sur un jeu de mots ultime (« oui », « non ») qui scelle la séparation.

2.3 Le titre

« Pour un oui ou pour un non » : se fâcher pour rien, pour une bagatelle. Mais Sarraute montre que le « rien » est tout : sous un « oui » ou un « non » se cachent des rapports de force, des vies entières. Le titre est ironique : les témoins jugent la dispute dérisoire, la pièce prouve qu'elle est essentielle.

3. Les thèmes

3.1 La parole comme action

Il ne se passe rien au sens traditionnel : deux hommes parlent. Mais la parole fait tout : elle blesse, accuse, juge, rejoue le passé, convoque des témoins, condamne. Sarraute réalise le programme du théâtre selon lequel « dire, c'est faire » : la dispute est l'action même. Les didascalies (silences, tons, gestes minuscules) sont des événements ; la répétition de la phrase « c'est bien… ça », rejouée avec différentes intonations, est le cœur dramatique : le sens tient au ton.

3.2 Le langage et ses dessous

Une phrase banale contient un abîme : l'intonation, la pause, l'accent révèlent le mépris, la condescendance, la rivalité. Sarraute montre que les mots ordinaires sont des armes ; que la conversation civile cache une sous-conversation violente ; que le sens n'est jamais dans le dictionnaire mais dans le rapport entre les personnes. H.2 est un herméneute (interprète) qui refuse de laisser passer ; H.1 est celui qui ne veut rien voir.

3.3 Deux manières d'être

La dispute oppose deux visions de la vie : la vie active, sociale, conforme (H.1 : réussite, famille, « la vie ») et la vie contemplative, en marge, attentive (H.2 : la fenêtre, le mur, le rêve). Chacun considère l'autre comme un raté ou un mort. Sarraute ne tranche pas : elle montre l'incompréhension entre ceux qui vivent dans le monde et ceux qui vivent dans les nuances ; mais son théâtre donne évidemment sa voix à H.2, l'être des tropismes.

3.4 L'amitié et la rupture

La pièce est le récit d'une rupture : une amitié d'enfance détruite par un ton. Elle interroge la fragilité des liens, l'impossibilité de « revenir en arrière » une fois les choses dites, la lâcheté des non-dits qui s'accumulent (H.2 a gardé le grief des années). Le tribunal des voisins montre la norme sociale qui écrase le sensible : « on ne se fâche pas pour ça ».

3.5 Le comique et la gravité

La pièce fait rire : disproportion entre la cause (deux mots) et l'effet (une guerre), répétitions, mauvaise foi, témoins bornés, jeux sur « oui » et « non ». Mais elle est grave : une amitié meurt, un homme est jugé fou, la violence des mots est réelle. Le registre oscille entre comique de l'absurde et tragique de l'intime : « théâtre et dispute » réunit les deux.

4. L'écriture

4.1 Une langue orale et inachevée

Les répliques sont brèves, coupées de points de suspension, d'interrogations, de reprises ; les phrases s'interrompent, hésitent, se corrigent : c'est la langue de la conversation réelle et de la pensée en train de se faire. Les répétitions (« c'est bien… ça ») et les variations d'intonation sont notées par les didascalies (« avec un soupir », « accent sur bien », « en s'efforçant de rire »).

4.2 Les didascalies

Nombreuses et précises, elles indiquent tons, silences, regards, gestes minuscules (« il fait un mouvement », « il hausse les épaules ») : le drame se joue dans ces détails ; elles sont la partition des tropismes et laissent une grande liberté au metteur en scène (Benmussa, Jacques Lassalle, les nombreuses reprises).

4.3 Les images et le lexique

Malgré l'apparente banalité, la pièce recourt à des images : le tribunal (procès, témoins, condamnation), la guerre (camps, armes, anathème), la maladie (H.2 « susceptible », « fou »), la fenêtre et le mur (la contemplation), le verre d'eau où l'on se noie. Le lexique des catégories (« ceux qui… », « les gens comme toi ») dit le classement social des êtres.

4.4 La structure

Un acte, un lieu, un temps continu (unités classiques paradoxalement respectées) ; montée de la tension par paliers (enquête, révélation, procès, témoins, camps, rupture) ; symétries (chacun accuse, chacun décrit sa vie) ; circularité (retour du « oui » / « non » à la fin).

5. Le parcours : théâtre et dispute

5.1 La dispute, moteur du théâtre

  • Antiquité : l'agôn de la tragédie grecque (Antigone contre Créon, Sophocle) ; la stichomythie.
  • XVIIe siècle : Corneille, Le Cid (la querelle des pères, le dilemme), Horace ; Molière, Le Misanthrope (Alceste contre Philinte, contre Oronte sur le sonnet, contre Célimène), Les Femmes savantes, Tartuffe (Orgon contre sa famille) ; Racine, Andromaque, Britannicus (Agrippine contre Néron), Phèdre.
  • XVIIIe siècle : Marivaux (les disputes amoureuses, La Dispute, 17441744), Beaumarchais (Le Mariage de Figaro : Figaro contre le Comte, le procès de l'acte III).
  • XIXe siècle : Hugo, Hernani (les rivaux), Musset (autre œuvre du programme : la dispute des cousins), Feydeau (scènes de ménage).
  • XXe-XXIe siècles : Ionesco, La Leçon ; Beckett ; Koltès, Dans la solitude des champs de coton (le deal comme duel verbal) ; Yasmina Reza, Art (19941994 : trois amis se disputent pour un tableau blanc, héritier direct de Sarraute), Le Dieu du carnage ; Lagarce, Juste la fin du monde ; Vinaver, Duras, Pinter.

5.2 Les enjeux

  • La dispute comme structure : exposition du désaccord, escalade, crise, résolution ou rupture.
  • La dispute comme révélation : elle fait sortir les vérités cachées (les tropismes).
  • La dispute et le langage : de la rhétorique classique (arguments, tirades) à la parole moderne (tons, silences, répétitions).
  • La dispute et la société : ce que l'on se dispute (l'honneur, l'amour, un tableau, un mot) révèle les valeurs d'une époque.

5.3 Sujets de dissertation possibles

  • « Pour un oui ou pour un non est-elle une pièce où il ne se passe rien ? »
  • « La dispute de H.1 et H.2 est-elle dérisoire ? »
  • « En quoi le théâtre de Sarraute renouvelle-t-il la dispute au théâtre ? »
  • « Le langage est-il, dans la pièce, un instrument de communication ou une arme ? »

6. Exemple résolu : explication de la révélation de « c'est bien… ça »

Situation. Après les esquives de H.2, H.1 insiste ; H.2 finit par rapporter la phrase : un jour, alors qu'il annonçait à H.1 une réussite, celui-ci lui a répondu « c'est bien… ça », avec un accent sur « bien », une pause, et un « ça » retombant ; H.1 d'abord ne se souvient pas, puis reconnaît la phrase mais nie le ton ; H.2 la fait répéter, la rejoue lui-même avec les intonations, et décèle dans cette variation la condescendance de l'ami installé envers l'ami marginal.

Projet de lecture. Comment Sarraute fait-elle d'une phrase de trois mots le nœud dramatique de la pièce, en montrant que le sens est dans le ton et que la dispute révèle un rapport de force ancien ?

Mouvements. 1. L'aveu difficile de H.2 (les esquives, « c'est ridicule ») ; 2. La phrase rejouée et analysée (accent, pause, « ça ») ; 3. Le déni de H.1 et le renversement (le susceptible devient l'accusé).

Analyse. Le premier mouvement multiplie les points de suspension et les dénégations (« rien », « ce n'est rien ») : H.2 sait que son grief paraîtra dérisoire ; la honte du sensible est un tropisme. Le deuxième mouvement est une leçon de linguistique : H.2 isole les éléments prosodiques (accent, pause, intonation descendante) et montre que « c'est bien » avec l'accent et un « ça » détaché signifie « c'est bien pour toi, ce n'est pas grand-chose » ; la répétition de la phrase, avec des didascalies de ton, transforme le mot en objet scénique ; le public entend la différence : le théâtre prouve la thèse. Le troisième mouvement inverse les rôles : H.1 nie, puis minimise (« tu es susceptible »), puis contre-attaque ; la victime devient l'accusé ; le tribunal se met en place. L'ironie naît de la disproportion (trois mots, une vie) que la pièce va justifier.

Conclusion. Le passage est un manifeste sarrautien : la sous-conversation remonte à la surface, le ton est le sens, la dispute est le seul moyen de faire exister ce qui d'ordinaire est enfoui. Il annonce la structure de procès et la rupture finale ; il illustre le parcours : la dispute au théâtre est passée des grandes causes (l'honneur du Cid) à l'infime, sans perdre sa violence.


🎯 Rédiger. Dater (19821982, création 19861986), situer Sarraute (Tropismes, Nouveau Roman, L'Ère du soupçon, six pièces) ; définir tropisme et sous-conversation ; connaître les personnages (H.1, H.2, H.3, F.), les six mouvements, la phrase « c'est bien… ça » ; analyser parole-action, dessous du langage, deux manières d'être, comique et gravité, didascalies ; relier au parcours (agôn, Le Misanthrope, Marivaux, Koltès, Reza, Lagarce) ; citer très brièvement (œuvre protégée).


📌 À retenir

  1. Contexte : Sarraute (19001900-19991999), Tropismes (19391939), Nouveau Roman, L'Ère du soupçon ; six pièces ; Pour un oui ou pour un non (19821982, créée 19861986) ; après l'absurde, théâtre de la parole pure.
  2. Pièce : H.1 et H.2, amis d'enfance ; « c'est bien… ça » ; enquête, révélation, procès, témoins (H.3, F.), deux camps (vie active / contemplative), rupture ; un acte, sans décor ni noms ; titre ironique : le rien est tout.
  3. Thèmes : la parole comme action, les dessous du langage (ton, pause, sous-conversation), deux manières d'être, amitié et rupture, comique et gravité.
  4. Écriture et parcours : langue orale inachevée, points de suspension, répétitions, didascalies de ton, images du tribunal et de la guerre, unités paradoxales ; parcours : agôn antique, Corneille, Molière (Le Misanthrope), Racine, Marivaux (La Dispute), Beaumarchais, Musset, Ionesco, Koltès, Reza (Art), Lagarce.

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