Cours
Les sociétés en guerre : des civils acteurs et victimes de la guerre
La Grande Guerre n'est pas seulement l'affaire des soldats. Parce qu'elle dure, elle exige la mobilisation totale des sociétés : usines, laboratoires, campagnes, femmes, enfants, colonies. Les civils deviennent acteurs de la guerre (production, science, emprunts, propagande) et victimes (occupation, bombardements, pénuries, déportations, et jusqu'au génocide des Arméniens). Ce chapitre étudie les dimensions économique, industrielle et scientifique de la guerre, les conséquences de la mobilisation des civils, notamment pour la place des femmes, et le génocide arménien, à travers trois points de passage : Marie Curie dans la guerre, la déclaration du 24 mai 1915 sur les « crimes contre l'humanité », les grèves de 1917.
1. Une guerre économique, industrielle et scientifique
1.1 Une économie de guerre
La guerre de position dévore les munitions : la France consomme obus par jour en contre prévus en . Les États organisent une économie de guerre : ministère de l'Armement (Albert Thomas, socialiste, -, puis Loucheur), commandes aux industriels (Renault, Citroën, Schneider), rappel du front des ouvriers spécialisés (« affectés spéciaux »), rationnement, réquisitions, contrôle des prix, emprunts nationaux (quatre en France) et endettement extérieur (États-Unis). En Allemagne, le programme Hindenburg () et le service auxiliaire obligatoire mobilisent toute la population ; le blocus britannique provoque famines (« hiver des navets », -, morts civils) et rationnement.
1.2 L'industrie et la mobilisation de la main-d'œuvre
La production d'armement explose : en France, de à obus par jour, avions produits, chars ; les usines Renault de Billancourt passent de à salariés. La main-d'œuvre manque : millions de Français mobilisés ; on recourt aux femmes ( « munitionnettes » en ), aux coloniaux et Chinois (), aux prisonniers de guerre, aux réfugiés, aux enfants. Les cadences s'allongent ( à heures), le taylorisme se diffuse (chaîne, chronométrage). Les campagnes, privées d'hommes, sont tenues par les femmes, les vieux et les enfants ; la production agricole baisse d'un tiers.
1.3 La science au service de la guerre
Les savants sont mobilisés : chimie des gaz de combat (Fritz Haber en Allemagne, chlore à Ypres en , ypérite en ) et des explosifs (nitrates de synthèse), aviation, télégraphie sans fil, sous-marins, chars, médecine de guerre (chirurgie, transfusion, prothèses pour les « gueules cassées »). Marie Curie, prix Nobel de physique () et de chimie (), met la radiologie au service des blessés : elle crée avec sa fille Irène des unités mobiles de radiographie, les « petites Curies » ( voitures, postes fixes), forme manipulatrices, se rend elle-même sur le front pour localiser éclats d'obus et fractures : plus d'un million de blessés radiographiés. Elle donne aussi son prix Nobel en emprunt de guerre. La science devient une arme et un enjeu de patriotisme.
2. Les civils mobilisés : acteurs et victimes
2.1 Une mobilisation totale
Le front intérieur est mobilisé par la propagande (presse censurée et « bourrage de crâne », affiches, cartes postales, école : les écoliers écrivent aux « poilus », collectent), les emprunts, la culture de guerre qui diabolise l'ennemi. Les civils sont aussi victimes : occupation du nord de la France et de la Belgique par l'Allemagne (réquisitions, travail forcé, déportations, otages, exécutions de civils en août : morts à Dinant, Louvain, Tamines), bombardements (Zeppelins, Gotha, Grosse Bertha sur Paris, ), réfugiés ( millions en France), pénuries et rationnement (cartes de pain en ), épidémie de grippe espagnole (-, millions de morts dans le monde).
2.2 Les femmes dans la guerre
Les femmes remplacent les hommes : dans les usines d'armement (munitionnettes, un quart de la main-d'œuvre en ), les transports (receveuses de tramway), les bureaux, les écoles, les hôpitaux (infirmières, en France), et surtout dans les campagnes (appel de Viviani aux femmes des campagnes, août ). Elles font aussi tourner la propagande et la charité (marraines de guerre). Cette mobilisation ne dure pas : dès , les femmes sont renvoyées au foyer ; le droit de vote, accordé au Royaume-Uni (), en Allemagne (), aux États-Unis (), est refusé en France par le Sénat (). Mais la guerre a fait évoluer les mentalités et l'image de la femme (autonomie, salaire, cheveux courts, jupes plus courtes), tout en laissant veuves et orphelins.
2.3 1917, l'année des lassitudes : les grèves
La troisième année de guerre, l'usure gagne les sociétés : mutineries de au front après l'échec du Chemin des Dames (avril : refus de monter à l'assaut dans divisions ; répression mesurée par Pétain : condamnations à mort, exécutions). À l'arrière, les grèves de 1917 : en France, grèves et grévistes, surtout des femmes (midinettes de la couture parisienne en mai, munitionnettes en juin) réclamant salaires, semaine anglaise et la paix ; en Allemagne, grèves d'avril et de janvier ( ouvriers à Berlin) ; en Russie, les grèves de février précipitent la révolution ; en Italie, à Turin (août , morts). Les gouvernements répondent par des concessions (semaine anglaise, hausses de salaires) et par la reprise en main : Clemenceau, président du Conseil en novembre (« Je fais la guerre »), fait arrêter les défaitistes.
3. Le génocide des Arméniens
3.1 Des massacres de 1894-1896 à la guerre
Les Arméniens, chrétiens, sont millions dans l'Empire ottoman, en Anatolie orientale et à Constantinople. Sous le sultan Abdülhamid II, les massacres de 1894-1896 font morts, en réaction aux revendications d'autonomie et aux pressions des puissances. Les Jeunes-Turcs au pouvoir (comité Union et Progrès, ) développent un nationalisme turc qui voit les Arméniens comme un corps étranger ; nouveaux massacres à Adana (, à morts). L'entrée en guerre de l'Empire ottoman (novembre ) aux côtés de l'Allemagne et la défaite de Sarikamish face aux Russes (janvier ) fournissent le prétexte : les Arméniens sont accusés de trahison au profit de la Russie.
3.2 Le génocide (1915-1916)
Le 24 avril 1915, l'arrestation puis l'exécution de notables et intellectuels arméniens de Constantinople ouvre le génocide. Les soldats arméniens de l'armée ottomane sont désarmés et tués ; la population est déportée de toute l'Anatolie vers les déserts de Syrie et de Mésopotamie (Deir ez-Zor) : marches de la mort, massacres par les gendarmes et l'Organisation spéciale, viols, enlèvements d'enfants, famine et typhus dans les camps. Entre et , environ 1,2 à 1,5 million d'Arméniens sont tués, les deux tiers de la communauté ; les Assyro-Chaldéens et des Grecs pontiques subissent le même sort. Planifié par le gouvernement (Talaat Pacha, ministre de l'Intérieur), exécuté par l'État, c'est un génocide (mot forgé par Lemkin en ) : la destruction délibérée d'un peuple.
3.3 24 mai 1915 : les « crimes contre l'humanité et la civilisation »
Alertées par leurs consuls et les missionnaires, la France, le Royaume-Uni et la Russie publient le 24 mai 1915 une déclaration commune : « En présence de ces nouveaux crimes de la Turquie contre l'humanité et la civilisation, les gouvernements alliés font savoir publiquement à la Sublime Porte qu'ils tiendront personnellement responsables […] tous les membres du gouvernement ottoman ainsi que ceux de ses agents qui se trouveraient impliqués dans de pareils massacres. » C'est la première apparition de la notion de crime contre l'humanité en droit international. Sans effet immédiat (les massacres continuent), elle annonce le traité de Sèvres () qui prévoit le jugement des responsables, abandonné par le traité de Lausanne () ; Talaat est assassiné à Berlin en par un survivant arménien. La reconnaissance du génocide reste un enjeu de mémoire (loi française de ).
4. Exemple résolu : analyser un document
Document. Affiche française, : « Femmes françaises, au travail ! » ; et René Viviani, président du Conseil, appel du août : « Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie ! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ! »
Consigne. Montrer comment l'État mobilise les femmes et ce que cette mobilisation change (et ne change pas) pour leur place dans la société.
Résolution.
- Présenter : appel officiel du chef du gouvernement quatre jours après la déclaration de guerre, au moment de la mobilisation de millions d'hommes en pleine moisson ; affiche de quand la guerre s'installe.
- La mobilisation : rhétorique patriotique (« champ du travail » / « champ de bataille ») qui assimile le travail des femmes au combat ; priorité agricole en , puis industrielle (munitionnettes) en - ; les femmes deviennent actrices de l'effort de guerre.
- Ce qui change : accès à des emplois masculins et salariés, visibilité, autonomie relative, nouveaux droits limités ; ce qui ne change pas : salaires inférieurs, retour au foyer en , refus du droit de vote par le Sénat () alors que Britanniques et Allemandes l'obtiennent en .
- Portée : la guerre a accéléré une évolution sans renverser l'ordre des sexes ; elle laisse veuves, symboles du coût humain pour les civils.
🎯 Rédiger. Chiffrer la mobilisation (obus, munitionnettes, coloniaux) ; distinguer civils acteurs (production, science, propagande) et victimes (occupation, pénuries, génocide) ; articuler le génocide arménien avec les massacres de - et l'évolution de la guerre ; citer les trois points de passage.
📌 À retenir
- Économie de guerre : État organisateur (Thomas, emprunts, rationnement), industrie d'armement ( obus par jour), main-d'œuvre féminine, coloniale, taylorisme ; science mobilisée (gaz, aviation, médecine) : Marie Curie et les « petites Curies ».
- Civils acteurs : front intérieur, propagande, culture de guerre ; victimes : occupation du Nord et de la Belgique, bombardements, réfugiés, pénuries, blocus allemand, grippe espagnole.
- Femmes : remplacement dans les usines, les champs, les hôpitaux ; renvoi au foyer en , vote refusé en France () ; veuves.
- 1917 : mutineries après le Chemin des Dames ; grèves (midinettes, munitionnettes, Berlin, Turin, Petrograd) ; concessions et Clemenceau.
- Génocide des Arméniens : massacres de -, Jeunes-Turcs, prétexte de la guerre ; avril , déportations, à million de morts ; 24 mai 1915, déclaration alliée sur les « crimes contre l'humanité » ; mémoire.
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