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Les sociétés en guerre : des civils acteurs et victimes de la guerre

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Les sociétés en guerre : des civils acteurs et victimes de la guerre

La Grande Guerre n'est pas seulement l'affaire des soldats. Parce qu'elle dure, elle exige la mobilisation totale des sociétés : usines, laboratoires, campagnes, femmes, enfants, colonies. Les civils deviennent acteurs de la guerre (production, science, emprunts, propagande) et victimes (occupation, bombardements, pénuries, déportations, et jusqu'au génocide des Arméniens). Ce chapitre étudie les dimensions économique, industrielle et scientifique de la guerre, les conséquences de la mobilisation des civils, notamment pour la place des femmes, et le génocide arménien, à travers trois points de passage : Marie Curie dans la guerre, la déclaration du 24 mai 1915 sur les « crimes contre l'humanité », les grèves de 1917.

1. Une guerre économique, industrielle et scientifique

1.1 Une économie de guerre

La guerre de position dévore les munitions : la France consomme 200000200\,000 obus par jour en 19161916 contre 1000010\,000 prévus en 19141914. Les États organisent une économie de guerre : ministère de l'Armement (Albert Thomas, socialiste, 19161916-19171917, puis Loucheur), commandes aux industriels (Renault, Citroën, Schneider), rappel du front des ouvriers spécialisés (« affectés spéciaux »), rationnement, réquisitions, contrôle des prix, emprunts nationaux (quatre en France) et endettement extérieur (États-Unis). En Allemagne, le programme Hindenburg (19161916) et le service auxiliaire obligatoire mobilisent toute la population ; le blocus britannique provoque famines (« hiver des navets », 19161916-19171917, 700000700\,000 morts civils) et rationnement.

1.2 L'industrie et la mobilisation de la main-d'œuvre

La production d'armement explose : en France, de 1000010\,000 à 300000300\,000 obus par jour, 5200052\,000 avions produits, 35003\,500 chars ; les usines Renault de Billancourt passent de 40004\,000 à 2200022\,000 salariés. La main-d'œuvre manque : 88 millions de Français mobilisés ; on recourt aux femmes (420000420\,000 « munitionnettes » en 19181918), aux coloniaux et Chinois (200000200\,000), aux prisonniers de guerre, aux réfugiés, aux enfants. Les cadences s'allongent (1010 à 1212 heures), le taylorisme se diffuse (chaîne, chronométrage). Les campagnes, privées d'hommes, sont tenues par les femmes, les vieux et les enfants ; la production agricole baisse d'un tiers.

1.3 La science au service de la guerre

Les savants sont mobilisés : chimie des gaz de combat (Fritz Haber en Allemagne, chlore à Ypres en 19151915, ypérite en 19171917) et des explosifs (nitrates de synthèse), aviation, télégraphie sans fil, sous-marins, chars, médecine de guerre (chirurgie, transfusion, prothèses pour les « gueules cassées »). Marie Curie, prix Nobel de physique (19031903) et de chimie (19111911), met la radiologie au service des blessés : elle crée avec sa fille Irène des unités mobiles de radiographie, les « petites Curies » (2020 voitures, 200200 postes fixes), forme 150150 manipulatrices, se rend elle-même sur le front pour localiser éclats d'obus et fractures : plus d'un million de blessés radiographiés. Elle donne aussi son prix Nobel en emprunt de guerre. La science devient une arme et un enjeu de patriotisme.

L'économie de guerre

2. Les civils mobilisés : acteurs et victimes

2.1 Une mobilisation totale

Le front intérieur est mobilisé par la propagande (presse censurée et « bourrage de crâne », affiches, cartes postales, école : les écoliers écrivent aux « poilus », collectent), les emprunts, la culture de guerre qui diabolise l'ennemi. Les civils sont aussi victimes : occupation du nord de la France et de la Belgique par l'Allemagne (réquisitions, travail forcé, déportations, otages, exécutions de civils en août 19141914 : 65006\,500 morts à Dinant, Louvain, Tamines), bombardements (Zeppelins, Gotha, Grosse Bertha sur Paris, 19181918), réfugiés (22 millions en France), pénuries et rationnement (cartes de pain en 19181918), épidémie de grippe espagnole (19181918-19191919, 5050 millions de morts dans le monde).

2.2 Les femmes dans la guerre

Les femmes remplacent les hommes : dans les usines d'armement (munitionnettes, un quart de la main-d'œuvre en 19181918), les transports (receveuses de tramway), les bureaux, les écoles, les hôpitaux (infirmières, 100000100\,000 en France), et surtout dans les campagnes (appel de Viviani aux femmes des campagnes, 77 août 19141914). Elles font aussi tourner la propagande et la charité (marraines de guerre). Cette mobilisation ne dure pas : dès 19191919, les femmes sont renvoyées au foyer ; le droit de vote, accordé au Royaume-Uni (19181918), en Allemagne (19181918), aux États-Unis (19201920), est refusé en France par le Sénat (19221922). Mais la guerre a fait évoluer les mentalités et l'image de la femme (autonomie, salaire, cheveux courts, jupes plus courtes), tout en laissant 600000600\,000 veuves et 700000700\,000 orphelins.

2.3 1917, l'année des lassitudes : les grèves

La troisième année de guerre, l'usure gagne les sociétés : mutineries de 19171917 au front après l'échec du Chemin des Dames (avril 19171917 : refus de monter à l'assaut dans 6868 divisions ; répression mesurée par Pétain : 554554 condamnations à mort, 4949 exécutions). À l'arrière, les grèves de 1917 : en France, 700700 grèves et 300000300\,000 grévistes, surtout des femmes (midinettes de la couture parisienne en mai, munitionnettes en juin) réclamant salaires, semaine anglaise et la paix ; en Allemagne, grèves d'avril et de janvier 19181918 (400000400\,000 ouvriers à Berlin) ; en Russie, les grèves de février précipitent la révolution ; en Italie, à Turin (août 19171917, 5050 morts). Les gouvernements répondent par des concessions (semaine anglaise, hausses de salaires) et par la reprise en main : Clemenceau, président du Conseil en novembre 19171917 (« Je fais la guerre »), fait arrêter les défaitistes.

3. Le génocide des Arméniens

3.1 Des massacres de 1894-1896 à la guerre

Les Arméniens, chrétiens, sont 22 millions dans l'Empire ottoman, en Anatolie orientale et à Constantinople. Sous le sultan Abdülhamid II, les massacres de 1894-1896 font 200000200\,000 morts, en réaction aux revendications d'autonomie et aux pressions des puissances. Les Jeunes-Turcs au pouvoir (comité Union et Progrès, 19081908) développent un nationalisme turc qui voit les Arméniens comme un corps étranger ; nouveaux massacres à Adana (19091909, 2000020\,000 à 3000030\,000 morts). L'entrée en guerre de l'Empire ottoman (novembre 19141914) aux côtés de l'Allemagne et la défaite de Sarikamish face aux Russes (janvier 19151915) fournissent le prétexte : les Arméniens sont accusés de trahison au profit de la Russie.

3.2 Le génocide (1915-1916)

Le 24 avril 1915, l'arrestation puis l'exécution de 600600 notables et intellectuels arméniens de Constantinople ouvre le génocide. Les soldats arméniens de l'armée ottomane sont désarmés et tués ; la population est déportée de toute l'Anatolie vers les déserts de Syrie et de Mésopotamie (Deir ez-Zor) : marches de la mort, massacres par les gendarmes et l'Organisation spéciale, viols, enlèvements d'enfants, famine et typhus dans les camps. Entre 19151915 et 19161916, environ 1,2 à 1,5 million d'Arméniens sont tués, les deux tiers de la communauté ; les Assyro-Chaldéens et des Grecs pontiques subissent le même sort. Planifié par le gouvernement (Talaat Pacha, ministre de l'Intérieur), exécuté par l'État, c'est un génocide (mot forgé par Lemkin en 19441944) : la destruction délibérée d'un peuple.

3.3 24 mai 1915 : les « crimes contre l'humanité et la civilisation »

Alertées par leurs consuls et les missionnaires, la France, le Royaume-Uni et la Russie publient le 24 mai 1915 une déclaration commune : « En présence de ces nouveaux crimes de la Turquie contre l'humanité et la civilisation, les gouvernements alliés font savoir publiquement à la Sublime Porte qu'ils tiendront personnellement responsables […] tous les membres du gouvernement ottoman ainsi que ceux de ses agents qui se trouveraient impliqués dans de pareils massacres. » C'est la première apparition de la notion de crime contre l'humanité en droit international. Sans effet immédiat (les massacres continuent), elle annonce le traité de Sèvres (19201920) qui prévoit le jugement des responsables, abandonné par le traité de Lausanne (19231923) ; Talaat est assassiné à Berlin en 19211921 par un survivant arménien. La reconnaissance du génocide reste un enjeu de mémoire (loi française de 20012001).

4. Exemple résolu : analyser un document

Document. Affiche française, 19151915 : « Femmes françaises, au travail ! » ; et René Viviani, président du Conseil, appel du 77 août 19141914 : « Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie ! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ! »

Consigne. Montrer comment l'État mobilise les femmes et ce que cette mobilisation change (et ne change pas) pour leur place dans la société.

Résolution.

  1. Présenter : appel officiel du chef du gouvernement quatre jours après la déclaration de guerre, au moment de la mobilisation de 3,53{,}5 millions d'hommes en pleine moisson ; affiche de 19151915 quand la guerre s'installe.
  2. La mobilisation : rhétorique patriotique (« champ du travail » / « champ de bataille ») qui assimile le travail des femmes au combat ; priorité agricole en 19141914, puis industrielle (munitionnettes) en 19151915-19181918 ; les femmes deviennent actrices de l'effort de guerre.
  3. Ce qui change : accès à des emplois masculins et salariés, visibilité, autonomie relative, nouveaux droits limités ; ce qui ne change pas : salaires inférieurs, retour au foyer en 19191919, refus du droit de vote par le Sénat (19221922) alors que Britanniques et Allemandes l'obtiennent en 19181918.
  4. Portée : la guerre a accéléré une évolution sans renverser l'ordre des sexes ; elle laisse 600000600\,000 veuves, symboles du coût humain pour les civils.

🎯 Rédiger. Chiffrer la mobilisation (obus, munitionnettes, coloniaux) ; distinguer civils acteurs (production, science, propagande) et victimes (occupation, pénuries, génocide) ; articuler le génocide arménien avec les massacres de 18941894-18961896 et l'évolution de la guerre ; citer les trois points de passage.


📌 À retenir

  1. Économie de guerre : État organisateur (Thomas, emprunts, rationnement), industrie d'armement (300000300\,000 obus par jour), main-d'œuvre féminine, coloniale, taylorisme ; science mobilisée (gaz, aviation, médecine) : Marie Curie et les « petites Curies ».
  2. Civils acteurs : front intérieur, propagande, culture de guerre ; victimes : occupation du Nord et de la Belgique, bombardements, réfugiés, pénuries, blocus allemand, grippe espagnole.
  3. Femmes : remplacement dans les usines, les champs, les hôpitaux ; renvoi au foyer en 19191919, vote refusé en France (19221922) ; 600000600\,000 veuves.
  4. 1917 : mutineries après le Chemin des Dames ; grèves (midinettes, munitionnettes, Berlin, Turin, Petrograd) ; concessions et Clemenceau.
  5. Génocide des Arméniens : massacres de 18941894-18961896, Jeunes-Turcs, prétexte de la guerre ; 2424 avril 19151915, déportations, 1,21{,}2 à 1,51{,}5 million de morts ; 24 mai 1915, déclaration alliée sur les « crimes contre l'humanité » ; mémoire.

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