Cours
Sortir de la guerre : la tentative de construction d'un ordre des nations démocratiques
Le novembre , les armes se taisent mais la guerre ne s'arrête pas d'un coup : il faut sortir de la guerre, c'est-à-dire démobiliser, compter les morts, reconstruire, et surtout construire la paix. Les vainqueurs, réunis à Paris en , veulent fonder un ordre nouveau sur les principes du président Wilson : droit des peuples, sécurité collective par la Société des Nations. Les traités de paix (-) redessinent l'Europe selon le principe des nationalités et achèvent les empires multinationaux ; mais en Russie, la guerre civile et les interventions étrangères prolongent la violence jusqu'en , et partout la mémoire de la Grande Guerre s'installe, du soldat inconnu () au passeport Nansen () pour les apatrides.
1. Le bilan de la guerre
1.1 Un bilan humain et matériel sans précédent
La guerre a tué environ 10 millions de soldats (Allemagne millions, Russie , France 1,4 million, soit des hommes de à ans, Autriche-Hongrie , Royaume-Uni , Italie ) et à millions de civils (occupation, famines, génocide arménien), auxquels s'ajoutent millions de blessés, millions d'invalides et de « gueules cassées », puis la grippe espagnole (-, millions de morts dans le monde). En France : veuves, orphelins (« pupilles de la nation »), déficit des naissances de million (classes creuses). Le bilan matériel est lourd : départements français dévastés (villages rasés, mines noyées, millions d'hectares à remettre en état), Belgique et nord de l'Italie ruinés ; l'Europe endettée envers les États-Unis (la France doit milliards de francs-or), l'inflation, la perte de la suprématie économique européenne au profit de l'Amérique et du Japon.
1.2 Des sociétés bouleversées
Démobilisation lente (jusqu'en pour la France), retour difficile des anciens combattants (« brutalisation » des sociétés selon G. Mosse : violence politique, corps francs allemands, fascisme italien en ), associations d'anciens combattants ( millions en France) qui pèsent sur la politique (pensions, pacifisme), montée des attentes sociales (journée de heures en France, ), révolutions et révoltes (- en Allemagne, Hongrie), effondrement des empires vaincus.
2. Construire la paix : Wilson, la SDN, les traités
2.1 Les Quatorze Points de Wilson (8 janvier 1918)
Le président américain Woodrow Wilson propose un programme pour une paix « juste et durable » : diplomatie ouverte, liberté des mers, désarmement, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (Alsace-Lorraine à la France, Pologne indépendante avec accès à la mer, autonomie des peuples d'Autriche-Hongrie et de l'Empire ottoman), et surtout la création d'une association générale des nations garantissant l'indépendance et l'intégrité de tous les États : la sécurité collective. Ces principes, accueillis avec enthousiasme par les peuples d'Europe, servent de base aux négociations mais se heurtent aux intérêts des vainqueurs.
2.2 La conférence de Paris et le traité de Versailles (28 juin 1919)
De janvier à juin , États vainqueurs négocient à Paris, en fait le Conseil des Quatre : Wilson, Clemenceau (sécurité de la France, réparations), Lloyd George (équilibre, mer), Orlando (Italie). Les vaincus et la Russie bolchevique sont absents. Le traité de Versailles, signé le juin dans la galerie des Glaces (revanche de ), impose à l'Allemagne : la responsabilité de la guerre (article ), des réparations ( milliards de marks-or fixés en ), des pertes territoriales ( du territoire : Alsace-Lorraine, Posnanie et « corridor » de Dantzig à la Pologne, Eupen-Malmédy, Sarre sous SDN, colonies confiées en mandats), une armée limitée à hommes sans aviation ni chars, la démilitarisation de la Rhénanie occupée ans. Le traité est vécu en Allemagne comme un Diktat ; il ne satisfait ni la France (pas de Rhénanie annexée, garantie américaine perdue) ni l'Italie (« victoire mutilée »).
2.3 La Société des Nations
Le pacte de la SDN figure en tête de tous les traités : siège à Genève, Assemblée des États membres, Conseil (grandes puissances), Secrétariat ; objectifs : régler les conflits par l'arbitrage, la sécurité collective (article : sanctions contre l'agresseur), le désarmement, les mandats sur les anciennes colonies allemandes et ottomanes, l'action humanitaire (réfugiés, santé, travail avec l'OIT). Faiblesses : absence des États-Unis (le Sénat refuse de ratifier, ), de l'Allemagne (jusqu'en ) et de l'URSS (jusqu'en ) ; pas d'armée ; unanimité requise. La SDN réussit dans les années (arbitrages, réfugiés) avant d'échouer dans les années .
3. La fin des empires et la nouvelle carte de l'Europe (1919-1923)
3.1 Les traités avec les autres vaincus
- Saint-Germain (septembre ) avec l'Autriche, réduite à millions d'habitants, interdite de s'unir à l'Allemagne (Anschluss) ;
- Neuilly (novembre ) avec la Bulgarie ;
- Trianon (juin ) avec la Hongrie, qui perd les deux tiers de son territoire et millions de Magyars ;
- Sèvres (août ) avec l'Empire ottoman, démembré (mandats français en Syrie-Liban, britanniques en Irak et Palestine, Arménie et Kurdistan prévus, Grecs en Anatolie), rejeté par Mustafa Kemal qui, vainqueur des Grecs, obtient le traité de Lausanne () : la Turquie dans ses frontières actuelles, échange forcé de populations avec la Grèce ( million de personnes).
3.2 L'Europe des nationalités
Les quatre empires multinationaux (allemand, austro-hongrois, russe, ottoman) ont disparu ; à leur place, des États-nations nouveaux ou agrandis : Pologne ressuscitée, Tchécoslovaquie, Yougoslavie (royaume des Serbes, Croates et Slovènes), Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie et Grèce agrandies, Autriche et Hongrie réduites. Le principe des nationalités est appliqué au moyen de plébiscites (Schleswig, Silésie), de commissions et de traités de protection des minorités : mais millions de personnes restent en minorité (Allemands des Sudètes et de Pologne, Hongrois de Transylvanie, Ukrainiens de Pologne), sources de conflits futurs ; les vaincus contestent les frontières (révisionnisme).
4. La Russie : guerre civile et interventions étrangères (1918-1922)
Après Brest-Litovsk, les bolcheviks affrontent les armées blanches (Koltchak en Sibérie, Denikine au sud, Ioudenitch devant Petrograd) soutenues par les interventions étrangères : Britanniques et Français à Mourmansk, Arkhangelsk et Odessa, Japonais et Américains à Vladivostok, Légion tchèque le long du Transsibérien ; les Alliés veulent d'abord rouvrir un front contre l'Allemagne, puis étouffer le bolchevisme et récupérer les emprunts russes. Trotski organise l'Armée rouge ( millions d'hommes), le communisme de guerre réquisitionne les récoltes, la Tcheka pratique la terreur rouge (contre la terreur blanche) ; la famille impériale est exécutée (). La guerre contre la Pologne () fixe la frontière au traité de Riga (). Les Blancs, divisés, sont vaincus fin (Crimée) ; les Alliés se retirent, les Japonais en . Bilan : à millions de morts (combats, terreur, famine de - qui fait millions de victimes) ; l'URSS est fondée en décembre ; millions de Russes émigrent.
5. Les enjeux de mémoire
5.1 Une mémoire collective : le soldat inconnu (1920)
Pour honorer les million de morts français, dont jamais identifiés, l'idée d'un soldat inconnu s'impose : le novembre , à la citadelle de Verdun, le soldat Auguste Thin désigne un cercueil parmi huit ; le novembre, le corps est conduit au Panthéon puis sous l'Arc de triomphe, où il est inhumé le janvier ; la flamme est allumée en . Le Royaume-Uni fait de même à Westminster (), suivi par d'autres pays. Le soldat inconnu incarne tous les morts et permet à chaque famille de se recueillir ; le 11 novembre devient jour férié () ; 36 000 monuments aux morts sont érigés dans les communes (-), des nécropoles et des ossuaires (Douaumont) rassemblent les corps ; les associations d'anciens combattants portent un message souvent pacifiste (« plus jamais ça »).
5.2 Les mémoires individuelles et familiales
Les familles vivent le deuil (veuves, orphelins, parents), la recherche des corps (exhumations, rapatriements autorisés en ), les pèlerinages sur les champs de bataille, la conservation des lettres et des objets ; les anciens combattants témoignent (Barbusse, Le Feu, ; Dorgelès, Remarque, À l'Ouest rien de nouveau, ) ; les « gueules cassées » et les mutilés rappellent la guerre dans l'espace public. La mémoire de la guerre est aussi conflictuelle : fusillés pour l'exemple réhabilités tardivement, mémoire des soldats coloniaux longtemps négligée.
5.3 1922 : le passeport Nansen et le statut des apatrides
La guerre et les révolutions ont jeté sur les routes des millions de réfugiés : Russes blancs ( millions, déchus de leur nationalité par les Soviets en ), Arméniens rescapés du génocide, puis Grecs et Turcs échangés. Sans papiers, ils sont apatrides : aucun État ne les reconnaît. La SDN nomme le Norvégien Fridtjof Nansen haut-commissaire aux réfugiés () ; en juillet , la conférence de Genève crée le passeport Nansen, certificat d'identité et de voyage reconnu par États, délivré aux Russes puis aux Arméniens () : environ documents. C'est la première protection internationale des réfugiés, ancêtre du HCR ; Nansen reçoit le prix Nobel de la paix (). Mais le statut d'apatride révèle la fragilité des droits dans une Europe des États-nations où, sans nationalité, on n'a pas de droits.
6. Exemple résolu : analyser un document
Document. Woodrow Wilson, discours au Congrès, janvier , Quatorze Points (extraits) : « VIII. Le tort fait à la France par la Prusse en en ce qui concerne l'Alsace-Lorraine […] devra être réparé. X. Aux peuples d'Autriche-Hongrie […] devra être accordée au plus tôt la possibilité d'un développement autonome. XIII. Un État polonais indépendant devra être créé […] avec un accès libre et sûr à la mer. XIV. Une association générale des nations devra être constituée […] afin de fournir des garanties mutuelles d'indépendance politique et d'intégrité territoriale aux petits comme aux grands États. »
Consigne. Montrer quels principes Wilson propose pour la paix et dans quelle mesure les traités les appliquent.
Résolution.
- Présenter : discours du président des États-Unis, en guerre depuis avril , répondant au décret bolchevique sur la paix et fixant des buts de guerre démocratiques ; base des négociations de .
- Les principes : réparation des injustices (point VIII, Alsace-Lorraine), droit des peuples (points X et XIII : nationalités d'Autriche-Hongrie, Pologne), sécurité collective par une organisation internationale (point XIV) : un ordre fondé sur les nations démocratiques et le droit, non sur l'équilibre des puissances.
- Application : Alsace-Lorraine rendue (), Pologne recréée avec le corridor, Tchécoslovaquie et Yougoslavie nées de l'Autriche-Hongrie, SDN créée : les principes sont largement appliqués en Europe centrale.
- Limites : les vaincus sont exclus des négociations et amputés (Diktat, Hongrie), millions de personnes restent en minorité, les colonies deviennent des mandats sans autodétermination, et les États-Unis refusent la SDN () : l'ordre wilsonien est fragile dès sa naissance.
🎯 Rédiger. Chiffrer le bilan ( millions de morts, million de Français) ; nommer les traités et leurs dates ; distinguer principes (Wilson) et réalités (traités, minorités) ; articuler mémoire collective (soldat inconnu, monuments) et mémoires individuelles ; expliquer le passeport Nansen par les réfugiés et les apatrides.
📌 À retenir
- Bilan : millions de soldats morts ( million de Français), millions de civils, blessés, veuves et orphelins, classes creuses, régions dévastées, dettes, brutalisation.
- Wilson ( janvier ) : Quatorze Points, droit des peuples, SDN (Genève, sécurité collective, sans les États-Unis).
- Traités (-) : Versailles ( juin , article , réparations, Alsace-Lorraine, corridor, Rhénanie, Diktat), Saint-Germain, Neuilly, Trianon, Sèvres puis Lausanne () ; fin des empires multinationaux, nouveaux États-nations, minorités.
- Russie : guerre civile Rouges contre Blancs, interventions étrangères, Armée rouge (Trotski), terreur, famine, URSS ().
- Mémoire : soldat inconnu ( novembre , Arc de triomphe), monuments, anciens combattants, deuils familiaux ; passeport Nansen () pour les réfugiés russes et arméniens apatrides.
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