KlarIA
🌍 HGGSP (spécialité)1ereCours

Tracer des frontières : approche géopolitique

📖

Cours

Tracer des frontières : approche géopolitique

Il y a aujourd'hui plus de 250000250\,000 km de frontières terrestres dans le monde, entre près de 200200 États. Certaines sont invisibles, comme entre la France et la Belgique ; d'autres sont des murs, des champs de mines, des zones militarisées. Pourquoi les hommes tracent-ils des frontières ? Ce chapitre ouvre le thème 3. Il décrit d'abord les frontières du monde d'aujourd'hui, plus nombreuses, plus ou moins marquées, parfois dépassées par des espaces transfrontaliers. Il étudie ensuite trois raisons de tracer une frontière à travers trois jalons : se protéger (le limes rhénan de l'Empire romain), se partager des territoires (la conférence de Berlin et l'Afrique, 18841884-18851885), séparer deux systèmes politiques (la frontière entre les deux Corées depuis 19531953).

1. Les frontières dans le monde d'aujourd'hui

1.1 Définir la frontière

Une frontière est une ligne qui délimite le territoire d'un État et marque la limite de sa souveraineté : de part et d'autre changent la loi, la monnaie, l'armée, souvent la langue. Elle est à la fois une séparation (elle coupe, protège, filtre) et une interface (elle met en contact, on la traverse, on y commerce). Le mot vient de « front », terme militaire : la frontière est d'abord une ligne de défense avant de devenir une ligne juridique. Une frontière suppose trois opérations : la délimitation (par un traité, sur une carte), la démarcation (bornes, clôtures sur le terrain), le contrôle (postes, douanes, patrouilles).

1.2 Des frontières de plus en plus nombreuses

Le nombre d'États est passé de 5151 à l'ONU en 19451945 à 193193 aujourd'hui : décolonisation (19471947-19751975), éclatement de l'URSS et de la Yougoslavie (19911991, 2323 nouveaux États), sécessions (Érythrée 19931993, Timor oriental 20022002, Soudan du Sud 20112011). Chaque nouvel État crée de nouvelles frontières : 2800028\,000 km de frontières nouvelles depuis 19911991. Les frontières se multiplient aussi sur mer (délimitation des zones économiques exclusives depuis 19821982) et le mouvement n'est pas achevé : revendications kurdes, catalanes, écossaises, kosovares.

1.3 Des frontières plus ou moins marquées

Degré de fermetureExemples
ouvertes, effacéesfrontières intérieures de l'espace Schengen : ni contrôle ni barrière, simple panneau ; frontière États-Unis / Canada, la plus longue du monde (89008\,900 km), peu contrôlée
contrôléespostes-frontières, visas, douanes : la plupart des frontières
fermées, fortifiéesmurs et barrières : plus de 7070 dans le monde (contre 1515 en 19891989) ; États-Unis / Mexique (11001\,100 km de barrière), Inde / Bangladesh (32003\,200 km), Israël / Cisjordanie, Hongrie / Serbie (20152015), Corée ; champs de mines, zones militarisées

Le retour des murs depuis les années 20002000 répond à trois peurs : les migrations, le terrorisme, la contrebande ; les murs sont aussi des signaux politiques adressés aux électeurs. Leur efficacité est discutée : ils déplacent les flux plus qu'ils ne les arrêtent.

1.4 Frontières et ouverture : les espaces transfrontaliers

Là où la frontière est ouverte, se développent des espaces transfrontaliers : des régions dont les habitants vivent des deux côtés, travaillent, se soignent, consomment de l'autre côté. Exemples : l'Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai (France-Belgique), le Grand Genève (Suisse-France, 100000100\,000 frontaliers qui travaillent à Genève), le Grand-Duché de Luxembourg (200000200\,000 travailleurs frontaliers venus de France, de Belgique et d'Allemagne), la frontière États-Unis / Mexique (villes jumelles San Diego / Tijuana, usines maquiladoras qui profitent de l'écart de salaires, 350350 millions de passages légaux par an). La frontière y devient une ressource : différentiel de prix, de salaires, de réglementation. L'Union européenne encourage ces coopérations (programme Interreg, eurorégions).

2. Pour se protéger : le limes rhénan

2.1 La frontière de l'Empire romain

Le limes (du latin « chemin », « limite ») désigne la frontière fortifiée de l'Empire romain, longue de 75007\,500 km au II^e siècle, de l'Écosse (mur d'Hadrien) au désert d'Arabie. Le limes rhénan suit le Rhin puis le Danube sur 550550 km entre les deux fleuves (limes de Germanie et de Rétie) : après la défaite de Varus à Teutobourg (99 ap. J.-C.), Rome renonce à conquérir la Germanie et fixe sa frontière sur le fleuve. Sous Domitien et Hadrien (I^{er}-II^e siècles), la ligne est aménagée : fossé, palissade puis mur de pierre, tours de guet tous les 500500 mètres, forts (castellacastella) et camps légionnaires (Mayence, Strasbourg, Cologne), routes et flottille fluviale.

2.2 Se protéger, mais pas seulement

Le limes n'est pas une muraille étanche : c'est une zone frontière contrôlée.

  • Fonction militaire : surveiller, dissuader les raids des peuples germains, permettre aux légions (3000030\,000 hommes sur le Rhin) de se concentrer rapidement ; le limes est aussi une base de départ pour les expéditions.
  • Fonction de contrôle : filtrer les passages par des portes, percevoir des droits de douane sur le commerce (ambre, esclaves, fourrures contre vin, verre, monnaie), réguler l'installation de Germains dans l'empire.
  • Fonction symbolique : marquer la limite entre la civilisation romaine et les « barbares », affirmer la puissance de l'empereur.
  • Fonction économique et culturelle : les camps deviennent des villes (Cologne, Mayence, Strasbourg), les soldats font vivre les marchands, des Germains servent dans l'armée : la frontière est une interface de romanisation.

À partir du III^e siècle, sous la pression des migrations germaniques et des crises internes, le limes est franchi à plusieurs reprises (Alamans en 260260) et abandonné : la frontière ne protège que tant que l'État qui la tient est fort. Le limes rhénan, aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, a laissé des traces durables : tracé de villes, limite linguistique entre langues romanes et germaniques, imaginaire d'une frontière de civilisation.

3. Pour se partager des territoires : la conférence de Berlin et le partage de l'Afrique

3.1 Le contexte : la « course à l'Afrique »

Dans les années 18701870-18801880, les puissances européennes se lancent dans la conquête de l'Afrique, dont l'intérieur est encore largement inconnu : recherche de matières premières et de débouchés, rivalités nationales (revanche française après 18711871, ambitions allemandes de Bismarck, expansion britannique du Caire au Cap), mission « civilisatrice » invoquée, explorateurs et missionnaires. Le roi des Belges Léopold II crée une Association internationale du Congo pour s'emparer du bassin du fleuve ; la France (Brazza) et le Portugal contestent ; les rivalités menacent de dégénérer.

3.2 La conférence (novembre 1884 - février 1885)

À l'invitation de Bismarck, quatorze pays (toutes les puissances européennes, les États-Unis, l'Empire ottoman ; aucun Africain) se réunissent à Berlin. L'Acte général du 2626 février 18851885 fixe les règles du partage :

  • liberté de commerce et de navigation sur le Congo et le Niger ;
  • reconnaissance de l'État indépendant du Congo, propriété personnelle de Léopold II (2,32{,}3 millions de km²) ;
  • principe d'occupation effective : pour faire reconnaître une possession côtière, une puissance doit y exercer une autorité réelle et notifier les autres ; cela déclenche une course pour occuper l'intérieur ;
  • engagement (de façade) à abolir la traite et à « civiliser ».

Contrairement à une idée reçue, la conférence ne découpe pas la carte de l'Afrique : elle fixe les règles du jeu ; le partage se fait ensuite par des traités bilatéraux (franco-britannique de 18901890 et 18981898, anglo-allemand de 18901890) et par la conquête, jusqu'en 1914191490%90\,\% du continent est colonisé (seules l'Éthiopie et le Liberia restent indépendants).

3.3 Des frontières tracées de l'extérieur et leurs conséquences

Les frontières coloniales sont tracées à la règle, dans des bureaux européens, à partir de cartes imprécises : 44%44\,\% des frontières africaines sont des lignes droites ou des parallèles et méridiens, contre 30%30\,\% suivant des fleuves ou des reliefs. Elles ignorent les peuples : le peuple éwé est partagé entre Ghana et Togo, les Somalis entre cinq États, les Touaregs entre cinq pays ; à l'inverse, le Nigeria réunit plus de 250250 groupes ethniques et trois grandes religions.

Après les indépendances (19601960 : dix-sept États), l'Organisation de l'unité africaine décide en 19641964 de maintenir les frontières héritées de la colonisation (principe de l'uti possidetis), par crainte d'un chaos généralisé. Ces frontières sont donc restées, mais elles nourrissent des conflits : guerre du Biafra (19671967-19701970), Érythrée-Éthiopie, Cameroun-Nigeria (presqu'île de Bakassi, tranchée par la Cour internationale de justice en 20022002), tensions au Sahel où les frontières traversent des zones nomades. Elles sont aussi des ressources : commerce transfrontalier, marchés frontaliers, et des identités nationales se sont construites dans ces cadres hérités.

4. Pour séparer deux systèmes politiques : la frontière entre les deux Corées

4.1 Une frontière née de la guerre froide

La Corée, colonie japonaise depuis 19101910, est libérée en 19451945 et divisée au 38^e parallèle entre une zone d'occupation soviétique au nord et américaine au sud, séparation présentée comme provisoire. En 19481948, deux États naissent : la République populaire démocratique de Corée (Nord, communiste, Kim Il-sung) et la République de Corée (Sud, pro-américaine). Le 2525 juin 19501950, le Nord envahit le Sud : la guerre de Corée (19501950-19531953), premier conflit chaud de la guerre froide, engage les États-Unis sous mandat de l'ONU et la Chine ; elle fait 33 millions de morts. L'armistice de Panmunjom (2727 juillet 19531953) fixe la ligne de front comme frontière et crée une zone démilitarisée (DMZ) de 44 km de large sur 250250 km. Aucun traité de paix n'a été signé : les deux Corées sont techniquement toujours en guerre.

4.2 La frontière la plus fermée du monde

La DMZ est paradoxalement la frontière la plus militarisée de la planète : 22 millions de soldats de part et d'autre, 11 million de mines, barbelés, tunnels creusés par le Nord, 2800028\,000 soldats américains au Sud. Elle sépare deux systèmes politiques et économiques opposés :

Corée du NordCorée du Sud
régimedictature totalitaire héréditaire (dynastie Kim), parti unique, culte du chef, campsdémocratie depuis 19871987, alternances
économieplanifiée, fermée, famines (années 19901990), PIB par habitant 1300\approx 1\,300 dollarsonzième économie mondiale, Samsung, Hyundai, PIB par habitant 33000\approx 33\,000 dollars
ouvertureisolement, arme nucléaire (20062006), dépendance à la Chinemondialisation, alliance américaine, soft power (K-pop, cinéma)

La frontière est infranchissable pour les personnes (les réfugiés du Nord passent par la Chine) et presque totalement pour les biens et l'information ; les familles séparées depuis 19531953 ne se voient que lors de rares réunions organisées. Elle divise pourtant un même peuple, une même langue, une même histoire millénaire.

4.3 Une frontière en débat

Des tentatives de dialogue alternent avec les crises : sommets intercoréens (20002000, 20072007, 20182018), zone industrielle commune de Kaesong (20042004-20162016), rencontres Trump-Kim (20182018-20192019), mais aussi essais nucléaires, incidents armés, propagande. La DMZ est devenue un lieu touristique au Sud et, faute d'activité humaine, une réserve naturelle. La réunification, souhaitée officiellement des deux côtés, se heurte au fossé économique et politique et aux intérêts des grandes puissances (Chine, États-Unis). La frontière coréenne montre qu'une ligne tracée pour séparer deux systèmes finit par produire deux sociétés différentes.

5. Exemple résolu pas à pas

Énoncé. Document : carte des frontières de l'Afrique en 19141914 et en 20242024, avec le tracé du peuple somali réparti entre Somalie, Éthiopie, Kenya et Djibouti, et la ligne droite de la frontière Égypte-Libye-Soudan. a) Quelle raison de tracer des frontières ce document illustre-t-il ? b) Expliquer pourquoi tant de frontières africaines sont rectilignes. c) Pourquoi ces frontières ont-elles été maintenues après les indépendances ? d) Quelles conséquences pour le peuple somali ?

Résolution.

a) Le partage de territoires entre puissances : les frontières résultent des règles fixées à Berlin (18851885) et des traités entre Européens, sans les Africains.

b) Elles ont été tracées dans des bureaux européens sur des cartes imprécises, à partir de parallèles et de méridiens, sans connaissance du terrain ni des peuples ; 44%44\,\% suivent des lignes géométriques.

c) En 19641964, l'OUA a choisi l'uti possidetis : conserver les frontières coloniales pour éviter des guerres généralisées de redécoupage ; les nouveaux États y ont aussi construit leur légitimité.

d) Un peuple partagé entre plusieurs États : irrédentisme somali (guerre de l'Ogaden contre l'Éthiopie en 19771977-19781978), tensions au Kenya, fragilité de l'État somalien ; la frontière coloniale est à la fois contestée et devenue une réalité durable.


🎯 Rédiger. Pour toute frontière : qui l'a tracée, quand, pourquoi (protéger, partager, séparer), comment elle est matérialisée et contrôlée, quels effets (séparation, interface, conflits, espaces transfrontaliers). Dater précisément les jalons.


📌 À retenir

  1. Frontière : limite de souveraineté, séparation et interface ; délimitation, démarcation, contrôle. Frontières plus nombreuses (5151 à 193193 États), plus ou moins marquées (Schengen contre 7070 murs), espaces transfrontaliers (Genève, Luxembourg, San Diego / Tijuana).
  2. Limes rhénan : frontière fortifiée de Rome sur le Rhin et le Danube après 99 ap. J.-C. (tours, forts, camps) ; protéger, mais aussi contrôler, commercer, romaniser ; franchi puis abandonné au III^e siècle.
  3. Conférence de Berlin (18841884-18851885, Bismarck, sans Africains) : liberté de commerce, Congo de Léopold II, occupation effective ; partage ensuite par traités ; frontières rectilignes (44%44\,\%) ignorant les peuples ; maintenues en 19641964 (uti possidetis) ; conflits et ressources.
  4. Corées : division au 38^e parallèle (19451945), deux États (19481948), guerre (19501950-19531953), armistice de Panmunjom et DMZ ; frontière la plus militarisée, séparant deux systèmes opposés ; dialogues et crises, réunification improbable.

Révise ce chapitre avec KlarIA

Tuteur qui t'explique pas à pas, quiz pour t'entraîner, flashcards pour mémoriser. Gratuit.

Créer mon compte gratuitement