Cours
Graffigny, Lettres d'une Péruvienne / parcours : « un nouvel univers s'est offert à mes yeux »
Une jeune Inca, Zilia, est enlevée par les Espagnols dans le temple du Soleil de Cuzco, puis capturée par des Français et emmenée en France. Elle écrit à son fiancé Aza des lettres qu'elle noue d'abord en quipos (cordelettes incas), puis en français, langue qu'elle apprend seule. Tel est le dispositif des Lettres d'une Péruvienne () de Françoise de Graffigny, l'un des plus grands succès du XVIIIe siècle. Le regard étranger de Zilia lui permet de découvrir la France et de la juger : ses mœurs, ses femmes, son argent, sa religion, son langage. Mais la découverte est aussi celle de soi : Zilia apprend à lire, à écrire, à penser, et finit par refuser le mariage pour vivre libre. Le parcours « un nouvel univers s'est offert à mes yeux » (phrase de la lettre XXVIII) invite à lire ce roman comme une double découverte : celle de l'autre et celle de soi. Le programme retient l'édition de , avec son introduction historique et les lettres XXVIII, XXIX, XXX et XXXIV ajoutées.
1. L'autrice et le contexte
1.1 Françoise de Graffigny (1695-1758)
Née à Nancy, mariée à seize ans à un homme violent dont elle se sépare, ruinée, protégée par la cour de Lorraine, elle séjourne chez Voltaire et Émilie du Châtelet à Cirey (-, où elle lit Le Siècle de Louis XIV en cachette, ce qui provoque un scandale), puis s'installe à Paris, pauvre et dépendante. Les Lettres d'une Péruvienne () lui apportent la gloire ; la comédie Cénie () confirme son succès ; elle tient un salon fréquenté par les philosophes et laisse une immense correspondance. Elle est l'une des rares femmes écrivains reconnues de son temps.
1.2 Le contexte : Lumières et roman
- Les Lumières : le règne de Louis XV, la critique de la société d'ordres, de la religion, du luxe et de l'argent ; le regard étranger comme procédé de satire (Montesquieu, Lettres persanes, : Usbek et Rica découvrent Paris) ; la question de la condition des femmes (éducation refusée, mariage forcé, couvent) ; le mythe du bon sauvage (Rousseau, ).
- Le roman épistolaire : forme à la mode (Montesquieu ; Richardson, Paméla, ; plus tard Rousseau, La Nouvelle Héloïse, ; Laclos, ) : intimité de la lettre, immédiateté, point de vue unique (ici, les seules lettres de Zilia : roman monodique).
- Le Pérou : l'Empire inca, conquis par Pizarro (), fascine l'Europe (Garcilaso de la Vega, Commentaires royaux, source de Graffigny ; Voltaire, Alzire, ) ; le culte du Soleil, les Vierges du Soleil, les quipos.
1.3 L'édition de 1752
La première édition () compte trente-huit lettres. En , Graffigny ajoute une introduction historique sur l'Empire inca (ses institutions, sa religion, sa morale, opposées à la cruauté des conquérants) et trois lettres (XXVIII, XXIX, XXX) sur la découverte de la société française, ainsi que la lettre XXXIV sur la condition des femmes ; l'ensemble compte quarante et une lettres : les additions renforcent la critique sociale et le parcours du programme.
2. L'intrigue et les personnages
2.1 Le résumé
- Lettres I à IX : Zilia, Vierge du Soleil, est enlevée par les Espagnols dans le temple de Cuzco le jour où elle devait épouser Aza, fils de l'Inca ; sur le bateau, elle est prise par les Français et confiée au capitaine Déterville ; elle écrit ses quipos à Aza, ne comprend rien (le navire, la mer, la langue), tente de mourir.
- Lettres X à XVII : arrivée en France ; Déterville l'installe chez sa mère ; Zilia apprend le français, découvre les miroirs, les carrosses, les habits, la ville ; Déterville lui déclare son amour, qu'elle ne peut partager ; Céline, sœur de Déterville, devient son amie ; Zilia va au couvent.
- Lettres XVIII à XXVII : Zilia écrit désormais en français ; elle apprend qu'Aza est en Espagne ; Déterville fait rechercher les trésors du temple et les lui rend ; visites, opéra, société ; jugements sur les Français.
- Lettres XXVIII à XXX (ajoutées en ) : « un nouvel univers s'est offert à mes yeux » : Zilia découvre la campagne, la noblesse ruinée et l'inégalité des fortunes, le luxe et la misère, l'hypocrisie des politesses ; critique de la société d'ordres.
- Lettres XXXI à XXXV : Déterville part à la guerre ; Céline se marie ; lettre XXXIV : Zilia analyse l'éducation et la condition des femmes françaises, frivoles parce qu'ignorantes, méprisées par des maris qu'elles n'ont pas choisis.
- Lettres XXXVI à XLI : Aza arrive en France : il s'est converti au catholicisme et va épouser une Espagnole ; Zilia est brisée ; elle refuse cependant d'épouser Déterville et lui propose l'amitié ; installée dans une maison offerte par Déterville, avec ses livres et son jardin, elle choisit une vie indépendante consacrée à la connaissance et au plaisir d'exister.
2.2 Les personnages
- Zilia : narratrice, Vierge du Soleil, noble inca ; sensible, intelligente, fidèle ; elle passe de l'ignorance au savoir, de la dépendance à l'autonomie ; sa voix est celle du regard étranger et de l'analyse.
- Aza : le fiancé absent, destinataire des lettres ; idéalisé puis découvert infidèle et converti ; son infidélité libère paradoxalement Zilia.
- Déterville : capitaine français généreux, amoureux, patient ; il sauve Zilia, la loge, lui rend ses trésors ; mais son amour la place dans une dépendance qu'elle refuse ; il accepte l'amitié.
- Céline : sœur de Déterville, amie de Zilia, victime elle aussi de la famille (couvent, mariage) ; figure de la solidarité féminine.
- Madame Déterville (la mère) : froide, intéressée ; incarne la société d'ordres.
3. Les thèmes
3.1 Le regard étranger et la satire
Zilia ne comprend d'abord rien (« ils font sortir de leur bouche des sons »), puis comprend trop bien : le miroir (elle croit voir une autre femme), les carrosses (des « machines »), l'opéra, la politesse (des « grimaces »), l'argent (« le métal », le vrai dieu des Français), le luxe et la misère, la religion (des prêtres qui parlent de ce qu'ils ignorent), les conversations vides. Le procédé de l'étonnement (défamiliarisation) rend absurde ce qui semblait naturel : c'est l'héritage des Lettres persanes. La satire vise l'hypocrisie, l'inégalité, la vanité, et culmine dans les lettres ajoutées en .
3.2 La condition des femmes
La lettre XXXIV est un texte fondateur du féminisme : les Françaises reçoivent une éducation « ridicule » (danse, parure, ignorance), sont mariées sans consentement, méprisées par leurs maris, réduites à la frivolité ; Zilia oppose l'éducation inca et réclame l'instruction. Céline enfermée au couvent, Zilia sommée d'épouser Déterville, la mère hostile : le roman montre les contraintes qui pèsent sur les femmes. Le refus final du mariage et le choix de la retraite studieuse sont un acte d'indépendance exceptionnel dans le roman du XVIIIe siècle.
3.3 La langue et la connaissance
Le roman raconte l'apprentissage : des quipos (mémoire, langage sans écriture) au français ; la joie de comprendre, de lire (« l'art d'écrire »), de nommer ; la découverte des livres, de la science, de la raison. Zilia construit son savoir et sa liberté par le langage : la conquête du « nouvel univers » est aussi celle des mots. Cette valorisation de l'écriture féminine est le cœur du parcours.
3.4 L'amour, la fidélité, la liberté
Roman sentimental : l'amour absolu pour Aza, la souffrance de l'absence, la tentation de la mort ; puis la trahison ; puis le choix de la liberté contre le mariage. Zilia refuse le bonheur conventionnel (épouser le bon Déterville) pour un bonheur nouveau : « le plaisir d'être », la contemplation de la nature, l'amitié, l'étude. La fin ouverte, sans mariage ni mort, scandalisa et fut « corrigée » par des suites d'autres auteurs.
4. L'écriture
4.1 La forme épistolaire
Quarante et une lettres d'une seule voix (monodie) : le lecteur ne connaît que le point de vue de Zilia, ce qui crée l'illusion de sincérité et la progression (les premières lettres sont des quipos « traduits », confus, exclamatifs ; les dernières sont analytiques et argumentées). Le destinataire absent, Aza, permet l'effusion lyrique et la confidence ; les apostrophes (« Aza ! mon cher Aza ! ») rythment le texte.
4.2 Les registres
Lyrique et pathétique (douleur de l'absence, désespoir), satirique et ironique (les Français vus par une Inca), didactique (l'introduction historique, les réflexions sur l'éducation), polémique (lettre XXXIV). Le style est celui du XVIIIe siècle : phrases périodiques, sensibilité, sentences morales, vocabulaire de la sensibilité (« cœur », « âme », « tendresse ») et de la raison (« lumières », « connaissances »).
4.3 Les procédés du regard étranger
Périphrases naïves (le miroir : « une surface qui me rendait ma propre image »), comparaisons avec le monde inca, questions, exclamations, ironie par contraste, généralisations morales (« les Français… »), passage de l'observation au jugement.
5. Le parcours : « un nouvel univers s'est offert à mes yeux »
5.1 Découvrir l'autre : voyages, étrangers, sauvages
- XVIe siècle : Montaigne, « Des cannibales » et « Des coches » (Essais) : les Indiens du Brésil et la conquête du Pérou, critique de l'Europe « barbare » ; les récits de voyage (Jean de Léry).
- XVIIe siècle : La Bruyère, Les Caractères (« l'on parle d'une région… », le regard sur la cour comme sur un pays étranger) ; les relations des jésuites ; Fontenelle et les mondes (autre œuvre du programme).
- XVIIIe siècle : Montesquieu, Lettres persanes (, « Comment peut-on être Persan ? ») ; Voltaire, L'Ingénu (, le Huron à Paris), Candide ; Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (, Orou et l'aumônier) ; Rousseau, Discours sur l'inégalité ; Bougainville, Voyage autour du monde.
5.2 Découvrir soi : apprentissage et émancipation
Le « nouvel univers » est aussi intérieur : le roman de la découverte devient roman d'apprentissage et d'émancipation féminine : Marivaux, La Vie de Marianne ; Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves (le refus final, modèle possible) ; plus tard George Sand, Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe), Annie Ernaux. Le savoir comme libération relie Graffigny à Fontenelle (la marquise) et à La Boétie (la liberté par la raison).
5.3 Sujets de dissertation possibles
- « Lettres d'une Péruvienne est-il un roman d'amour ou un roman de la liberté ? »
- « En quoi le regard étranger de Zilia est-il une arme critique ? »
- « Le nouvel univers que découvre Zilia est-il la France ou elle-même ? »
- « Peut-on lire Lettres d'une Péruvienne comme un roman féministe ? »
6. Exemple résolu : explication d'un passage de la lettre XXXIV
Texte (extrait). « Régler les mouvements du corps, arranger ceux du visage, composer l'extérieur, sont les points essentiels de l'éducation. C'est sur les dehors ingrats d'une jeune personne que l'on fonde le mépris ou l'estime qu'on aura pour elle. […] On ne leur apprend point à connaître leur esprit, à en faire usage, à penser, à raisonner. […] Il n'est point étonnant, ô mon cher Aza, que ces femmes soient si frivoles ; […] leur ignorance est un si grand mal que je ne sais comment on pourrait y remédier. »
Projet de lecture. Comment Zilia, par une analyse ironique de l'éducation des Françaises, dénonce-t-elle une société qui fabrique la frivolité qu'elle reproche aux femmes ?
Mouvements. 1. L'éducation des apparences (« Régler… pour elle ») ; 2. L'esprit négligé (« On ne leur apprend point… raisonner ») ; 3. La conclusion accusatrice (« Il n'est point étonnant… remédier »).
Analyse. Le premier mouvement énumère par trois infinitifs parallèles (« régler », « arranger », « composer ») les objets de l'éducation, tous extérieurs (« corps », « visage », « extérieur ») : l'accumulation dit la vacuité ; « points essentiels » est une antiphrase ; la phrase suivante, sentence au présent de vérité, dénonce le jugement sur les « dehors ». Le deuxième mouvement oppose par une négation (« ne… point ») et une gradation (« connaître leur esprit », « en faire usage », « penser », « raisonner ») ce que l'on ne leur apprend pas : le vocabulaire des Lumières (esprit, raison) souligne la privation. Le troisième mouvement renverse l'accusation : « Il n'est point étonnant » : la frivolité est un effet, non une nature ; l'apostrophe « ô mon cher Aza » rappelle la confidence épistolaire ; « ignorance » devient un « mal » social ; la modestie finale (« je ne sais comment ») laisse au lecteur le soin de conclure : instruire les femmes.
Conclusion. Le passage fait de Zilia une philosophe : du regard étranger elle passe à l'analyse des causes ; la lettre XXXIV annonce Olympe de Gouges et Beauvoir. Le « nouvel univers » découvert est celui d'une société injuste, et la réponse de Zilia sera de se donner à elle-même l'éducation qu'on refuse aux Françaises.
🎯 Rédiger. Dater (, édition , lettres) ; situer Graffigny (Lorraine, Cirey, salon) ; résumer l'intrigue en six étapes ; connaître les personnages ; analyser le regard étranger, la lettre XXXIV, l'apprentissage de la langue, le refus final ; relier au parcours (Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Diderot ; Lafayette, Marivaux) ; citer « un nouvel univers s'est offert à mes yeux ».
📌 À retenir
- Contexte : Graffigny (-), Lorraine, Cirey, salon parisien ; Lettres (), édition augmentée ( : introduction historique, lettres XXVIII-XXX, XXXIV) ; Lumières, roman épistolaire, Lettres persanes, Pérou inca.
- Intrigue : Zilia enlevée, sauvée par Déterville, apprend le français, découvre et juge la France, apprend la trahison d'Aza, refuse d'épouser Déterville, choisit l'indépendance ; personnages : Zilia, Aza, Déterville, Céline.
- Thèmes : regard étranger et satire (miroir, argent, politesse, inégalités), condition des femmes (lettre XXXIV), langue et connaissance (quipos → écriture), amour, fidélité et liberté (fin ouverte).
- Écriture : monodie épistolaire, progression du style, apostrophes, périphrases naïves, ironie, sentences ; parcours : découvrir l'autre (Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Diderot) et soi (Lafayette, Marivaux, Beauvoir).
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