Cours
La Boétie, Discours de la servitude volontaire / parcours : « défendre » et « entretenir » la liberté
Pourquoi des millions d'hommes obéissent-ils à un seul ? Telle est la question, simple et vertigineuse, que pose Étienne de La Boétie dans le Discours de la servitude volontaire, écrit vers , à dix-huit ans, et publié après sa mort, en , par des protestants qui en font une arme contre le roi. Le texte tient en quelques dizaines de pages, mais il a nourri toutes les réflexions ultérieures sur la tyrannie, le consentement et la désobéissance, de Montaigne aux révolutionnaires, de Thoreau à Gandhi. Le parcours « défendre et entretenir la liberté » reprend deux verbes du texte : la liberté n'est pas seulement un bien à conquérir, c'est une habitude à cultiver, et la servitude, un pli que l'on prend. Ce chapitre présente l'auteur, la thèse, l'argumentation, l'écriture et les échos du Discours.
1. L'auteur et le contexte
1.1 Étienne de La Boétie (1530-1563)
Né à Sarlat (Périgord) dans une famille de magistrats, La Boétie fait des études de droit à Orléans, devient conseiller au parlement de Bordeaux à vingt-trois ans, traduit Xénophon et Plutarque, écrit des sonnets. Il rencontre en Montaigne, avec qui il noue une amitié célèbre (« parce que c'était lui, parce que c'était moi », Essais, I, ). Il meurt de la peste à trente-deux ans ; Montaigne, témoin de sa mort, projette de publier le Discours dans les Essais avant d'y renoncer, le texte ayant été récupéré par les protestants.
1.2 Un texte humaniste
Le Discours est un exercice d'humaniste : nourri de l'Antiquité (Plutarque, Xénophon, Tacite, Cicéron, Homère), il réfléchit sur la nature humaine, la raison et la liberté ; il croit en l'éducation et en l'amitié ; il écrit en français (et non en latin), dans une prose ample et rythmée. Le texte s'inscrit dans la Renaissance française (Rabelais, Marot, la Pléiade, Montaigne) et dans le débat politique du XVIe siècle : montée de l'absolutisme, révoltes (Guyenne, , réprimée par le connétable de Montmorency, que La Boétie a peut-être en tête), puis guerres de religion (-).
1.3 Une publication militante
Après la Saint-Barthélemy (), les protestants publient le texte, d'abord partiellement dans le Réveille-matin des Français (), puis intégralement dans les Mémoires de l'estat de France sous Charles neufiesme (), sous le titre Contr'un : le Discours devient un pamphlet monarchomaque (contre la tyrannie royale). Montaigne proteste : son ami n'était pas un révolutionnaire. Le texte sera réédité par les révolutionnaires de et de , par Lamennais, puis par les anarchistes et les théoriciens de la non-violence.
2. La thèse et l'argumentation
2.1 Le paradoxe de la servitude volontaire
La thèse est un paradoxe : le tyran n'a pas de pouvoir propre ; il n'a que « deux yeux, deux mains, un corps » ; sa puissance vient des sujets eux-mêmes qui la lui donnent. La servitude est donc volontaire : les peuples ne sont pas vaincus, ils consentent. Il suffirait de ne plus servir pour être libre : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Le tyran est comparé à un colosse dont il suffit de ne plus soutenir la base pour qu'il s'effondre. La liberté ne demande pas de combat, seulement un refus.
2.2 Le plan du Discours
- L'étonnement (ouverture par Homère : « il n'est pas bon d'avoir plusieurs maîtres ») : comment un seul homme peut-il tenir tant de villes sous son joug ? Ce n'est ni la force ni la ruse, c'est le consentement.
- Les trois sortes de tyrans : par élection, par conquête, par succession ; tous finissent semblables.
- Les causes de la servitude :
- la coutume : « la première raison de la servitude volontaire, c'est la coutume » ; on naît serf, on ne connaît pas la liberté, on l'oublie ; exemples de Lycurgue et des deux chiens, des Perses et des Grecs ;
- la lâcheté et l'abrutissement : le tyran abêtit ses sujets par les jeux, les spectacles, les « drogueries » (Cyrus et les Lydiens : théâtres, jeux, tavernes), la religion manipulée (les rois « thaumaturges ») et les titres ;
- le ressort du pouvoir : la pyramide des complices : cinq ou six favoris tiennent le tyran, six cents dépendent d'eux, six mille de ceux-là, et ainsi jusqu'aux « petits tyranneaux » : chacun sert pour dominer un autre ; la tyrannie est un réseau d'intérêts.
- La liberté naturelle : la nature nous a faits « tous de même forme », égaux et libres, dotés de la raison et de la parole pour vivre en compagnons ; « nous sommes nés libres » ; même les bêtes résistent à la captivité (l'éléphant, le cheval, l'huître).
- L'amitié contre la tyrannie : le tyran n'a pas d'amis, seulement des complices qui se craignent ; l'amitié, vertu des égaux, est le contraire de la servitude ; conclusion sur Dieu qui punit les tyrans.
2.3 Les procédés de l'argumentation
- Exemples antiques (Sparte, Athènes, Rome, Néron, Caligula, Denys de Syracuse, Cyrus, Alexandre, Caton) et récents (Venise, les Turcs), qui donnent au texte l'allure d'un traité savant.
- Comparaisons et images : le colosse, le feu qu'on n'alimente plus, la source tarie, le tyran-loup, les animaux qui refusent la cage, les « voluptés » comme appâts.
- Questions rhétoriques en cascade, apostrophes aux peuples (« Pauvres gens et misérables, peuples insensés… »), exclamations, anaphores.
- Argumentation par l'absurde et par les causes ; raisonnement hypothétique (« si… ») ; gradations.
3. L'écriture
3.1 Un discours plus qu'un traité
Le titre annonce un discours : texte à dire, oratoire, avec ses mouvements d'indignation et ses adresses directes ; la première personne du je (« je ne voudrais pas », « je crois ») et du nous engage l'auteur et le lecteur ; le vous interpelle les peuples. L'éloquence est celle de l'indignation (registre polémique) mêlée à la pédagogie (registre didactique) : La Boétie veut faire comprendre et faire honte.
3.2 La langue du XVIe siècle
Prose de la Renaissance : phrases longues et périodiques, coordinations en cascade, vocabulaire concret et imagé (« drogueries », « badinerie », « fardeau »), latinismes, orthographe ancienne (« servage », « tyranneau ») ; on lit le texte dans une édition modernisée, mais il faut être attentif aux mots dont le sens a changé (« tant seulement » = seulement, « ores » = maintenant).
3.3 Les registres
Polémique (attaque du tyran et de ses complices), didactique (explication des causes), lyrique (éloge de l'amitié, de la liberté naturelle), ironique (les rois thaumaturges, les jeux de Cyrus). Le texte alterne violence et douceur, le cri et la démonstration.
4. Le parcours : « défendre » et « entretenir » la liberté
4.1 Deux verbes
Les guillemets du titre du parcours renvoient au texte : les peuples libres défendent leur liberté (Sparte contre Xerxès, les Grecs aux Thermopyles) ; mais la liberté doit aussi être entretenue comme un feu, car la coutume l'éteint : il faut des livres, une mémoire, une éducation, des « gens qui, ayant la tête bien faite, ne se contentent pas de regarder ce qui est devant leurs pieds ». La liberté est une vigilance.
4.2 La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
- XVIe : Montaigne, Essais (I, « De l'amitié » ; III, « De l'expérience » ; « Des cannibales » : le regard sur l'autre) ; Rabelais, l'abbaye de Thélème (Gargantua, « Fais ce que voudras ») ; Machiavel, Le Prince (), la vision inverse du pouvoir ; les monarchomaques.
- XVIIe : La Fontaine, « Le Loup et le Chien » (la liberté contre le collier), « Les Animaux malades de la peste » ; Pascal, Pensées (la coutume, la force et la justice) ; Bossuet et la théorie du droit divin (position adverse).
- XVIIIe : Montesquieu, De l'esprit des lois (), Lettres persanes (le despotisme) ; Voltaire, Traité sur la tolérance, Candide ; Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité (), Du contrat social ( : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers ») ; Diderot, Supplément au voyage de Bougainville ; Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme () ; Condorcet contre l'esclavage.
- Prolongements : Thoreau, La Désobéissance civile () ; Gandhi, la non-coopération ; Hannah Arendt sur le totalitarisme ; Étienne de La Boétie cité par les mouvements de résistance et par les dissidents (Havel, Le Pouvoir des sans-pouvoir).
4.3 Sujets de dissertation possibles
- « Le Discours de la servitude volontaire est-il un appel à la révolte ? »
- « Selon La Boétie, la liberté se défend-elle ou s'entretient-elle ? »
- « En quoi le Discours est-il un texte humaniste ? »
- « L'éloquence de La Boétie est-elle au service de la raison ou de la passion ? »
5. Exemple résolu : explication d'un passage sur la coutume
Texte (édition modernisée). « Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est que les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d'autre bien ni d'autre droit que ce qu'ils ont trouvé ; ils prennent pour leur nature l'état de leur naissance. […] La première raison de la servitude volontaire, c'est la coutume. »
Projet de lecture. Comment La Boétie explique-t-il, par la coutume, le passage d'une servitude forcée à une servitude volontaire, et quelle responsabilité en tire-t-il pour les peuples ?
Mouvements. 1. La servitude d'abord contrainte puis consentie (« Il est vrai… par contrainte ») ; 2. L'explication par la naissance et l'habitude (« C'est que… leur naissance ») ; 3. La formule conclusive (« La première raison… coutume »).
Analyse. Le premier mouvement oppose deux générations par l'antithèse « contraint et vaincu » / « sans regret » et « volontiers » : l'adverbe « volontiers » dit le scandale, la servitude devenue plaisir ; « au commencement » et « ceux qui viennent après » structurent une histoire. Le deuxième mouvement explique par une accumulation de participes (« nés », « nourris », « élevés ») qui font du servage un milieu naturel ; la métaphore du « joug » (les bœufs) animalise les sujets ; « sans regarder plus avant » dénonce le manque de curiosité ; la phrase culmine dans la formule « ils prennent pour leur nature l'état de leur naissance », chiasme sonore (nature / naissance) qui résume la confusion entre l'habitude et la nature. Le troisième mouvement, phrase brève après la période, assène la thèse comme une définition : la « coutume » devient la clé de tout le Discours.
Conclusion. Le passage déplace la responsabilité : la servitude n'est pas une fatalité mais un oubli ; d'où le programme du parcours : entretenir la liberté par l'éducation et la mémoire. Ce raisonnement annonce Pascal (« la coutume est une seconde nature ») et Rousseau (« l'homme est né libre »).
🎯 Rédiger. Dater (, , Contr'un) ; connaître Montaigne et le contexte protestant ; exposer la thèse (colosse, « soyez résolus de ne servir plus »), les causes (coutume, abrutissement, pyramide des complices), la liberté naturelle et l'amitié ; analyser l'éloquence (apostrophes, questions, exemples antiques) ; relier au parcours (Montaigne, La Fontaine, Rousseau, Thoreau).
📌 À retenir
- Contexte : La Boétie (-), humaniste, ami de Montaigne ; Discours écrit vers , publié par les protestants (-, Contr'un) après la Saint-Barthélemy ; repris par les révolutionnaires et les théoriciens de la non-violence.
- Thèse : la servitude est volontaire ; le tyran n'a que le pouvoir qu'on lui donne (colosse) ; ne plus servir suffit.
- Causes : la coutume (on naît serf), l'abrutissement (jeux, spectacles, religion, titres), la pyramide des complices ; contre elles, la liberté naturelle (raison, parole, égalité) et l'amitié.
- Écriture : discours oratoire (je, nous, vous), apostrophes, questions rhétoriques, images (colosse, feu, animaux), exemples antiques ; registres polémique, didactique, lyrique, ironique. Parcours : défendre (Sparte) et entretenir (éducation, mémoire) la liberté ; Montaigne, Rabelais, La Fontaine, Montesquieu, Rousseau, Olympe de Gouges, Thoreau, Gandhi.
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